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SERENDIPITY

Debouts* : sur Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop et La Fantaisie des Dieux de Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte- une lecture critique de Stéphane

12 Avril 2014, 08:31am

Publié par Seren Dipity

Après Réparer les vivants, deux livres me sont tombés des mains. Pas des mauvais livres mais leur légèreté m'ennuyait. J'ai pensé à lire un autre roman de Maylis de Kerangal (Corniche Kennedy) pour rester sous le charme... mais un titre, commandé quelques semaines plus tôt m'attendait.

J'ai commencé Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop deux jours avant les commémorations, sans connaître les dates. Je n'avais pas la télé en 94. Et combien même l'aurais-je eue, qu'aurais-je su du génocide? Comme le dit l'auteur, le monde entier était tourné vers la coupe du monde de football, aux Etats-Unis.

Même Dieu regardait ailleurs.

En 200 pages Boubacar Boris Diop dit le Rwanda. Le génocide. Avec sobriété, poésie parfois. Particulièrement bien construit, son roman raconte la vie des ossements, l'histoire des victimes, y compris celles encore en vie.

Ecrivain et journaliste sénégalais, Boubacar Boris Diop a été invité en 1998 à passer deux mois au Rwanda pour un atelier sur le devoir de mémoire. Murambi, le livre des ossements est le résultat de ce séjour, de ses rencontres, des dizaines de témoignages qu'il a entendus.

Le roman vient d'être réédité par les éditions Zulma, dans leur collection de poche. C'est un livre capital.

Ca débute comme ça :

"Hier, je suis resté à la vidéothèque un peu plus tard que d’habitude." **

L'homme est un simple commerçant, la journée est presque banale. Mais l'agitation et la tension, le soir venu, sont palpables : l'avion du président a été abattu. Nous sommes le 6 avril 1994***. L'horreur n'attendait que cette étincelle pour ravager tout le pays. "Tout a été préparé minutieusement depuis longtemps", des semaines que la radio annonçait la fête à venir, des mois que le Hutu Power se préparait, des années qu'on attendait l'heure de la revanche contre les Tutsis. Les Interahamwes, la milice hutu, comme de nombreux hutus civils, éprouvent une rancune féroce contre les tutsis, née d'une simple jalousie de voisins et non pas de différences religieuses ou ethniques (le mot ethnie n'existait même pas au Rwanda, 50 ans plus tôt.)

La première partie du roman intitulée La peur et la colère montre justement comment les deux ethnies vivent les débuts du génocide. Les paroles rassurantes d'un père de famille "Ne t'en fais pas, Séra, ils savent que le monde entier les observe, ils ne pourront rien faire.", suivies, à peine quelques pages plus loin, des paroles d'un autre père de famille d'un Interahamwe qui rappelle à son fils qu'il faudra, cette fois, aller jusqu'au bout et ne surtout pas épargner les enfants et les bébés, comme des décennies auparavant : les enfants d'aujourd'hui sont les chefs de demain. Le mot d'ordre est simple "Tubatsembatsembe !" (Il faut les tuer tous !) ****.

Cette haine des Tutsis est récente, née dans les trois décennies précédentes de l'histoire du Rwanda. Une haine sociale et politique, alimentée en permanence par les propos racistes du Hutu Power. Et cette idée terrible, "Ils [les hommes de la milice Interahamwe] se moquent bien de tuer tous les Tutsi. Pour peu, ils en laisseraient échapper quelques-uns, juste pour le plaisir d'autres revanches tout aussi sanglantes." 

Dans le documentaire Apocalypse diffusé récemment à la télévision, on évoquait l'enthousiasme avec lequel les premiers soldats français sont partis à la guerre. Excitation belliqueuse ancestrale ou simple atavisme barbare que l'on retrouve ici : "J'ai l'impression de revivre une scène des temps anciens, de ces temps où on exaltait la bravoure du guerrier avant le combat."

En quelques portraits, on saisit  beaucoup de choses. Comme il l'explique dans sa postface, l'approche de Boubacar Boris Diop était, au départ, très factuelle. Ces informations se retrouvent dans la bouche de certains personnages du roman, notamment Jessica, membre du Front Patriotique Rwandais à Kigali, craignant en permanence pour sa vie. "Le génocide n'a pas commencé le 6 avril 1994 mais en 1959 par de petits massacres auxquels personne ne faisait attention."

Le dialogue entre le militaire français et le "boucher de Murambi" est également là pour montrer l'ambiguïté du rôle du gouvernement français et de la Mission Turquoise. Sur ce point, La Fantaisie des Dieux, la BD reportage de Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte est, elle aussi, terrible et sans appel. Elle s'ouvre sur deux citations en exergue, dont la première en dit finalement assez long sur l'approche du  Grand Frère français (que Diop appelle le Vieillard) :

"Dans ces pays-là, un génocide ce n'est pas trop important..." François Mitterrand, été 94.

"La mémoire d'un génocide est une mémoire paradoxale : plus le temps passe, moins on oublie." tiré du roman de Boubacar Boris Diop. La scène dans la BD de ce militaire ravagé quand il comprend que les génocidaires n'ont fait qu'appliquer ce que lui et d'autres leur ont enseigné, est particulièrement forte.

La seconde partie du roman s'ouvre avec le retour au pays de Cornélius, parti des années auparavant. Le pays qu'il redécouvre, en 1998, lui semble alors "mort" même si, étrangement les combats n'ont pas laissé tant de traces à Kigali. Mais son voyage à Murambi, sa région natale, celle du massacre de l'Ecole technique lui donnera à voir véritablement le génocide et l'histoire de sa famille.

Murambi, 50 000 victimes. En quelques heures. Murambi où les soldats français ont construit un terrain de volley sur un charnier pour cacher la mort.

"L'Ecole technique était un carrefour, l'un des rares endroits du Rwanda où s'étaient rencontrés tous les acteurs de la tragédie : les victimes, les bourreaux et les troupes étrangères de l'opération Turquoise. Celles-ci avaient campé, en toute connaissance de cause, au-dessus des charniers. C'étaient là de bien mauvaises manières. Avait-on donc cru, en agissant ainsi, qu'il manquait aux morts de Murambi le petit rien qui en faisait des êtres humains, avait-on cru qu'il leur manquait une âme ou quelque chose du genre?"

Le roman est traversé de personnages nés de témoignages de rescapés, de personnes revenus de l'enfer. Cette femme magnifique qui, après avoir succombé au chantage sexuel odieux du prêtre, sait que sa mort sera précédée d'un viol horrible, sa beauté lui "ôtant toute chance d'échapper aux assassins." Boubacar Boris Diop arrive à mettre beaucoup dans ce court roman, parce qu'il ne pouvait pas ignorer ce qu'il avait entendu. Les étapes du génocide sont évoquées, parfois au détour d'une scène. Quand la fin se profile :

"Leur nouveau credo semble se résumer à ceci : nous ne pouvons certes pas les éliminer tous, mais faisons au moins en sorte que les rares survivants meurent de douleur, à petit feu, pendant le reste de leur vie. [...] C'est un second génocide, par la destruction des âmes cette fois-ci."

Dans sa postface, écrite en 2011, il explique comment ce roman magnifique est né, comment il a découvert le génocide, comment la démarche "scientifique ou journalistique" qu'il avait d'abord envisagée a rapidement été dépassée par l'ampleur de ses découvertes. "Prendre des notes au bord d'un charnier, ça ne se fait pas." 

Boubacar Boris Diop, dans son roman et dans sa postface, rappelle ou pose des questions essentielles autour du génocide : cette idée que l'offensive hutu n'était qu'anticipation (ou réplique) de l'offensive tutsi - les explications généralement données pour justifier les massacres : l'obéissance aux ordres (le prof dans La Fantaisie des dieux qui avoue avoir exécuter ses élèves...) - l'implication des français pendant les massacres avec cette indifférence aux massacres perpétués (et connus) qui rend l'indignation (celle d'aujourd'hui pas celle, absente, de l'époque) des politiques français assez incongrue.

J'ai mis du temps à rédiger ce papier. Je sens qu'il manque des choses, des émotions, des détails dont je voulais rendre compte tant ce roman, la BD La Fantaisie des dieux, le documentaire Tuez les tous !, les travaux de Bruce Clarke (comme j'aurais aimé être à Ouidah mardi pour la projection*****), les autres documentaires encore et encore sur Youtube - toutes ces images, ces témoignages, ces pages m'ont profondément marqué. Je ne pouvais me contenter du roman et puis passer à autre chose.

Le roman a été mon premier contact avec la réalité du génocide. Sa réalité humaine. Plusieurs jours se sont écoulés et je me sens encore bouleversé par ce que j'ai lu. Certaines pages sont superbes, d'autres terrifiantes. L'émotion remonte très facilement, au point d'en devenir gênante face à un client.

Toni Morrison dit du livre qu'il est un miracle. Il l'est.

Merci Boubacar Boris Diop. Merci d'avoir fait résonner ces voix. Merci infiniment.

 

Signé Stéphane

 

"Au moment de périr sous les coups, les suppliciés avaient crié. Personne n'avait voulu les entendre. L'écho de ces cris devait se prolonger le plus longtemps possible."

 

Articles de Boubacar Boris Diop sur les mémoriaux du génocide :

http://chs.univ-paris1.fr/genocides_et_politiques_memorielles/

_______________________

* En hommage au travail mémoriel de Bruce Clarke, rencontré au Bénin (souvenez ICI). Pour un entretien de Bruce Clarke autour du projet Hommes debout ICI.

** La suite et un extrait, c'est LA.

*** L'attaque contre le président a immédiatement été attribuée aux Tutsis mais le mystère demeure. Pierre Péan s'y intéresse dans Noires fureurs, blancs menteurs (Ed. Pluriel). Dans les premiers jours du génocide, d'autres personnalités plus ou moins modérées du gouvernement hutu furent également assassinées... par des hutus du Hutu Power.

**** C'est d'ailleurs le titre d'un documentaire particulièrement réussi sur le génocide (le dvd est apparemment épuisé), ICI

***** ICI.

La sculpture - composée de machettes - de Freddy Tsimba rencontré à Abomey lors de la biennale du Bénin. Il finissait alors son installation. C'est la première chose que j'ai vu en entrant dans la cour des Palais Royaux.

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