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SERENDIPITY

Happiness is a warm gun : sur Le Tireur de Glendon Swarthout - une lecture critique d'Alexandre

21 Novembre 2012, 13:59pm

Publié par Seren Dipity

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Il faut s'imaginer un vieux cow-boy éreinté...
  
 « Il pensa quand j'arriverai là-bas, personne ne croira jamais que j'ai réussi un tel voyage à cheval et, Dieu m'en est témoin, je n'y croirai pas non plus. »
« Il arborait un Stetson gris, une redingote noire, un gilet et un pantalon gris, une chemise blanche, une cravate grise et des bottes en lézard noires.
Entre le cuir de la selle et son arrière-train, il avait calé un coussin moelleux en velours écarlate orné de glands dorés. Il n'aurait pas supporté le voyage sans ce coussin. Il l'avait volé dans un bordel de Creede, au Colorado. » tireur.jpg
 
… arrivant anonyme dans une ville, à dos de cheval.
 
« Il entra dans El Paso par l'Ouest, évitant comme la peste Santa Fe Street et la grande-place. Il ne fallait pas qu'on le reconnaisse déjà, pas avant que Hostetler ne lui ait annoncé la bonne nouvelle. »
« A l'angle de Chihuahua et d'Overland, un petit vendeur de journaux braillait. Le cavalier tira les rênes, lui lança d'une pichenette une pièce de cinq cents et jeta un coup d'oeil à la première page afin de découvrir ce qui se passait dans le monde. »
 
Epuisé le cow boy s'arrête dans une pension et décide de s'y installer pour un ou deux jours.
 
« Une femme lui ouvrit. »
 « Il ouvrit les yeux et l'examina. Elle avait quarante ans, pensait-il, un visage ordinaire, un corps puissant, un col et des manches bouffantes blanches, un mari qui, imaginait-il, portait une visière et deux brassards aux manches de sa chemise, passait son temps assis à un bureau, faisait l'amour à son épouse une fois par semaine dans le noir après avoir pris son bain. L'Ouest se peuplait de femmes comme elles, et elles l'intéressaient autant qu'une fiente de hibou séchée. »
 
Le cow boy est directif.
 
« - Auriez-vous quelqu'un pour faire des courses à ma place?
- Il y a mon fils. Gillom. 
- Dites-lui de conduire mon cheval à une écurie. Mais faites-moi d'abord porter mon bagage. Puis allez trouver un docteur du nom de Hostetler et demandez-lui de passer me voir. 
- Vous pouvez téléphoner au docteur. Nous avons le téléphone.
- Je ne sais pas comment faire. Et je ne suis pas d'humeur à apprendre aujourd'hui. Faites-le.
- Vous semblez habitué à donner des ordres.
- Non, madame. Habitué à n'en faire qu'à ma tête. »
 
La femme, c'est bien normal, souhaite connaître le nom du nouveau venu, son nouveau pensionnaire.
 
        « - Hickok, dit-il. William Hickok.
-        Et d'où venez-vous, monsieur Hickok?
-        D'Abilene, dans le Kansas.
-        J'ai entendu dire que c'est une ville sans foi ni loi.
-        Tout à fait.
-        Et que faites-vous là-bas?
-        J'en suis le shérif.»
 
Le cow boy attend des bonnes nouvelles de Hostetler après il envisage d'aller se bâfrer en alcool et prostitués. Hostetler est un bon docteur. Par le passé il l'a déjà sauvé d'une vilaine blessure au ventre. Il lui a sauvé la vie.
Hostetler remet l'homme dans son contexte. Son patient n'est pas shérif. Un rapide examen lui fait aussi comprendre que Hickok de son vrai nom John Bernard Books est malade, mourant.
 
« - Books, de temps à autre, je dois annoncer quelque chose de déplaisant à un homme ou à une femme. Je ne suis pas très doué pour ça. Je pratique la médecine depuis vingt-neuf ans et je ne sais toujours pas m'y prendre correctement.
 - Appelez un chat un chat.
 - Quel âge avez-vous?
 - Cinquante et un ans.
 - Très bien, dit Hostetler en croisant les jambes. Vous avez un carcinome de la prostate.
 - Un carcinome?
 - Un cancer. C'est le terme courant. Dans votre, il s'est produit une métastate terrible – il s'est propagé. A l'examen rectal, j'ai senti une masse dure comme de la pierre qui s'étale de façon latérale depuis votre prostate jusqu'à la base de votre vessie et à votre rectum. »
 
C'est l'histoire d'un cow boy qui arrive éreinté à El passo, anonymement, après un voyage de neuf jours à cheval assis sur un coussin. Qui s'installe dans la pension de Bond Rogers et de son fils Gillom. Fait quémander Hosteler en pensant que le médecin pourra le rassurer sur son état de santé et qui apprend qu'il va mourir.
 
John Bernard Books doit oublier les prostitués, s'asseoir sur sa vie, il va mourir. Il ne lui reste plus d'autre choix que de prendre ses quartiers dans la chambre qu'il a louée. Il décide alors de lire et relire jusqu'à en connaître par coeur le Daily Herald du 22 Janvier 1901 qu'il a acheté quelques heures en arrière à un petit vendeur de journaux, quand il était encore en vie.
22 Janvier 1901. Depuis 22 jours, feu le XIXème siècle.
 
        « Londres, 22 janvier – La Reine Victoria vient de décéder. Ses derniers instants auront été... »
 
C'est l'histoire d'un monde qui tire sa révérence. A l'image de  John Bernard Books, ce tireur, ce tueur, cet assassin, le dernier de son espèce. Appelé à mourir, seul. Enfin ce serait son dernier souhait, mourir en paix et seul. Seulement Books a sa manière très personnelle de porter à sa ceinture ses deux pistolets, crosses en avant. Une manière qui, très vite, le dénonce à la population d'El Paso. Et tout aussi rapidement, les uns et les autres tentent de tirer profit ou honneur de cet hôte amoindri.
 
Baigné d'une pure ambiance western, photographie d'une amérique qui balance entre deux ères, Le tireur mérite la comparaison avec Lonesome Dove de Larry McMurtry réédité par Gallmeister. Plus qu'un western, c'est un texte incontournable. A travers son tireur mourant qui doit enfin ouvrir les yeux sur sa vie et le monde, Glendon Swarthout touche à l'humanité. Tous les ingrédients distillés pour obtenir un pur chef d'oeuvre impossible à lacher avant la dernière page.
 
 
PS: toujours aussi réussies les maquettes Gallmeister. Chapeau bas.
 
Signé Alexandre
 
Le tireur, Glendon Swarthout*, Ed. Gallmeister, collection Totem, traduit par Laura Derajinski**.
____________________________
 * GLENDON SWARTHOUT (1918- 1992) est un auteur prolifique qui s’est illustré dans divers genres littéraires, mais qui était surtout reconnu comme l’un des grands spécialistes de l’Ouest américain et du western. Plusieurs de ses romans ont été des best-sellers et sept d’entre-eux ont été portés à l’écran, dont La Gâchette, qui fut le dernier film de John Wayne.
** Traductrice qui a beaucoup travaillé pour les éditions Gallmeister, Au Diable Vauvert (Irvine Welsh, Dan O'Brien, Ellis), et un peu chez Sonatine (Beatles) et au Cherche Midi (Scarrow)...  ça claque!
Nous l'avons croisée à plusieurs occasions ici : David Vann, Adam Langer, Sello Duiker, Warren Ellis.

 

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