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SERENDIPITY

Rocky ground* : sur Animaux solitaires de Bruce Holbert - une lecture critique de Stéphane

26 Août 2013, 14:28pm

Publié par Seren Dipity

La rentrée littéraire a débuté avec un western crépusculaire.

Ca a débuté exactement comme ça :

"Même au temps de Russell Strawl, il y avait dans l'Ouest ce mythe de l'homme fort qui parle peu. L'inverse était plus proche de la réalité. La géographie et les distances font que les gens restent peu nombreux et vivent loin les uns des autres, même pendant les périodes où le calme règne. Pour combattre le silence et l'isolement inhérents aux grands espaces, leur esprit s'invente leurs propres récits."

Est-ce ainsi que naissent les légendes? A quoi servent-elles sinon réchauffer l'ennui au coin du feu?

Russell Strawl représente la loi mais il est tellement bordeline que même les autres forces de l'ordre se méfient de lui. Alors, les hors-la-loi... Il est plus fort qu'eux parce qu'il est le plus fort d'entre eux - et qu'il est du bon côté de l'étoile.

Animaux solitaires est un western noir qui avance à dos de cheval malgré  le nombre croissant d'automobiles dans le paysage. Le roman se déroule au début des années 30, dans un Ouest mythique et finissant. La fin d'un monde est toujours un bon sujet. En arrière plan de ces changements, la construction du barrage Grand Coulee, dans le comté d'Okanogan, état de Washington qui obligera des milliers d'indiens à déménager.

Russell Strawl est à la retraite. Mais la relève vient le chercher, lui qu'on appelle encore "le Grand Diable blanc", pour enquêter sur une série de meurtres d'une violence inouïe, aux mises en scène macabres. Il est le seul, semble-t-il, à pouvoir stopper la boucherie. Même si certains se demandent si il n'est pas le coupable. Accompagné de son fils adoptif, sorte de prophète catholique malgré ses origines indiennes, qui dégaine des extraits de la Bible aussi vite que Strawl son arme, il va remuer ciel et terre, et secouer beaucoup d'hommes et de femmes pour retrouver le tueur.

Strawl est un personnage fort, détestable par sa violence et cynique par sa conception de la justice. La loi, c'est lui. A coups de bottes dans la tronche, et encore : seulement si vous êtes chanceux.

"La justice n'était qu'une coïncidence au sein du chaos, un moment qui, une fois séparé du tumule, devenait suffisamment simple pour prendre le masque de l'équité."

Noir et violent, Animaux solitaires n'est pas qu'une chasse à l'homme, ou un whodunit façon western (même si le roman réserve une belle surprise quant au coupable...) Si le livre est publié en France chez Gallmeister, il y a au moins une (bonne) raison : la nature. Strawl (comme l'auteur) connait très bien le terrain et Bruce Holbert donne vie et couleurs au comté d'Okanogan. Autre bonne raison : l'écriture, tour à tour lyrique et brutale, avec un beau sens du rythme. L'auteur possède un art du dialogue qui cogne et qui résonne.

"Tuer quelqu'un, ce n'est pas quelque chose qu'on peut faire sans conviction, je suppose.

-Pas si on tient à rester du côté des vivants"

La violence est justifiée, plusieurs fois dans le roman, par la violence de la vie, de l'époque, du lieu. "Je ne connais pas d'homme de cinquante ans digne de ce nom qui n'ait jamais tué quelqu'un" dit un personnage. Le chaos et l'anarchie ambiants sont évoqués ici ou là. Strawl semble en quête de lui-même, de sa sagesse perdue pendant qu'il traquait tueurs et voleurs. Cherche-t-il la rédemption (ses deux femmes sont mortes, une de ses mains)? Cherche-t-il à se défaire de son image? Cherche-t-il à comprendre le monde, une dernière fois? Les raisons pour lesquelles il accepte de reprendre du service semblent au départ claires, un marché permettant de récupérer des terres (si ma mémoire est bonne*) mais arrivé au terme du roman, la démarche semble être plus profonde. Strawl évolue au cours du roman et notre lecture du personnage aussi. Reste une impression forte d'un roman plus ambitieux qu'il n'y parait (un simple western ou un simple suspense) et d'une maîtrise impressionnante pour un premier roman.

Signé Stéphane

Bruce Holbert,  Animaux solitaires (Lonesome Animals), traduction de Jean-Paul Gratias (traducteur de James Ellroy, Jim Thompson, John Harvey, William Gay, et d'autres). Editions Gallmeister, collection Noire.

______________

* Après hésitation à répéter le jeu de donner un titre d'un artiste à tous mes papiers de la rentrée (l'an dernier, Beatles), j'ai fini par céder aux avances de Springsteen. Après tout le dernier livre lu avant la rentrée était Bruce... Ici, et après avoir envisagé Outlaw Pete pour l'ambiance western, j'ai pêché dans le dernier album, ce titre aux accents religieux qui conviennent aussi ici... Bonne écoute : http://www.dailymotion.com/video/xszdm4_bruce-springsteen-rocky-ground_music?search_algo=2

** J'ai lu le roman il y a six ou sept semaines.

 

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Le Bouquineur 01/10/2013 15:00

Le lecteur tétanisé dans son fauteuil, se gorge de ce récit le portant inéluctablement par delà le Bien et le Mal, heureux d’être enfin brutalisé par un auteur écrivant avec du sang et des trippes, mais anéanti devant tant de noirceur. Un polar dans un décor de western sur lequel plane l’ombre de Nietzsche…