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SERENDIPITY

Growin' up* : sur Canada de Richard Ford - une lecture de Stéphane & Jean-Philippe

3 Octobre 2013, 14:46pm

Publié par Seren Dipity

Notre patience avec le travail lent et minutieux de Richard Ford est toujours récompensée. Cinq ans après son précédent roman, il revient avec Canada, tournant le dos à Frank Bascombe, le personnage clé de la grande trilogie (Un Week-end dans le Michigan, Independance, L'Etat des lieux).

Un couple qui a déjà fait quelques mauvais choix, dont le premier fut de se marier, braque une banque dans un conté voisin. L'affaire a l'air simple. Entrer, braquer, sortir et rentrer à la maison où les attendent leurs deux enfants, Dell et Berner, sa soeur jumelle. Mais rien n'est aussi simple.

Ca débute comme ça :

"D'abord , je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres qui se sont produits plus tard. C'est le hold-up qui compte le plus parce qu'il a eu pour effet d'infléchir le cours de nos vies à ma soeur et à moi. Rien ne serait tout à fait compréhensible si je ne le racontais pas d'abord."

Richard Ford vous dit tout, ou presque, dans cette ouverture (ça rappellera les débuts-résumés d'Auster aux amateurs.) Rien de mieux que de désamorcer l'histoire, de court-circuiter le récit : reste la langue. Et sur ce point, vous pouvez faire confiance à Richard Ford.

Malgré tout, l'histoire est toujours là, attendant de se dérouler. Et on nous promet des meurtres - mais ne pensez pas lire un roman au suspense haletant et aux rebondissements incroyables, vous seriez sans doute déçus. 

Dell Parsons a quinze ans au moment des faits qui vont bouleverser sa vie. Il se souvient, longtemps après, de ce qui est arrivé; comment l'adolescent qu'il était alors a vécu cette année 1960, s'aidant des articles de la presse locale et de la chronique écrite par sa mère, "Chronique d'un crime commis par une personne faible". Ce crime conduira les parents en prison et les deux enfants à fuir avant l'arrivée des services sociaux. La second partie du roman se déroulera au Canada où Dell continuera son basculement dans l'âge adulte, son apprentissage de l'art du mensonge des adultes.

Richard Ford prend son temps dans ce grand roman (le cambriolage n'arrive qu'après bien plus de cent pages), tentant de décrypter à la fois la normalité de ses parents et  l'étrangeté de leur comportement. "Plus je retarderai le moment de caractériser mon père comme un criminel-né, plus exacte sera cette histoire." Le regard de Dell sur son passé, ses parents et les événements qui ont fait de lui ce qu'il est, est distant, amusé parfois, intrigué souvent et cela se traduit dans cette langue superbe qui fouille le passé pour tenter d'appréhender le basculement.

"Ce qui me fascine, moi, c'est comment ils s'approchaient insensiblement du point de non-retour : sur tout le chemin, ils bavardaient, échangeaient des confidences, des mots tendres puisque, après tout, leur vie était encore intacte officiellement. Ils n'étaient pas encore des délinquants. C'est fou jusqu'où va la normalité. On ne peut pas la perdre de vue pendant très longtemps, tel le radeau qui quitte la côte et la voit s'amenuiser. Telle la montgolfière, happée par un courant ascendant au-dessus de la Prairie, d'où l'on voit le paysage s'agrandir, s'aplatir et perdre ses contours. On s'en rend compte ou pas. Mais on est déjà trop loin, tout est perdu. A cause des choix désastreux de nos parents, la "vie normale" me laisse sceptique, en même temps que j'y aspire désespérément. J'ai beaucoup de mal à faire coexister l'idée d'une vie normale avec la fin qui fut la leur."

L'adulte racontant revisite le passé de l'adolescent plus inquiété par son retour à l'école que par les étranges visites que reçoit son père, et le narrateur est plus apte à comprendre et à sentir les frustrations de ses parents que l'enfant d'alors. 

"Quand on se met à réfléchir aux raisons qui peuvent pousser deux êtres raisonnablement intelligents à dévaliser une banque et à rester ensemble après que l'amour s'est délité, évaporé, on trouve toujours des raisons de ce genre, des raisons qui, rétrospectivement, ne tiennent pas debout et doivent s'inventer."

Richard Ford explore la vie, le couple, le bonheur, la fraternité, le parcours d'un adolescent alors qu'il fait son entrée dans l'age adulte. Brillant.

Signé Stéphane

Richard Ford, Canada, parfaitement traduit de l'anglais par Josée Kamoun (traductrice de Irving et de Roth). Editions de L'Olivier.

 

Au début des années 60, à Great Falls, les parents du jeune Dell commettent un hold-up. Rien ne prédestinait le couple à une telle action. Dans la première partie du roman Richard Ford décrit de manière minutieuse le quotidien de la famille. Les différences de caractères et de comportements entre Bev et Neeva, les parents, qui en font un couple particulièrement mal assorti, les chamailleries avec Dell et sa sœur Berner, la passion de Dell pour les échecs... la vie banale d'une famille américaine. Mais on note très vite des petits dérèglements, Ford s'attache aux détails, prend son temps pour rendre palpable la détresse des parents et l'issue inexorable qui les amènera à enfreindre la loi et faire exploser la cellule familiale. Raconter du point de vue de Dell, cette première partie est déjà extrêmement convaincante, portée par un style classique et solide, et par le regard profondément humain de Ford. Mais le roman prend une autre tournure, et sans trop en dévoiler, le parcours de Dell devient captivant et profondément émouvant. Ford signe ici un grand roman sur la fin de l'innocence, avec des qualités de conteurs hors pair; on est pas très loin du Russell Banks de Sous le règne de Bone.

Signé Jean Philippe

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* ICI

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Coralie 28/11/2013 12:48

Je découvre ton blog par hasard. Je suis d'accord avec toi pour ce livre. Pour moi un vrai grand roman qui m'a complètement emportée. Richard Ford est incroyable.
Je rajoute ton blog sur mon blog ; nous avons des goûts en commun (American propet également, que ma sœur a traduit et que j'ai adoré indépendamment de ça :) )

Coralie 28/11/2013 14:12

Tu peux cliquer sur mon nom il y a l'url rattachée :)

seren dipity 28/11/2013 14:00

Merci! Quel est le nom de ton blog? Et félicitations à ta soeur, beau travail de traduction sur un livre foisonnant.