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SERENDIPITY

Wild horse* : sur Wilderness de Lance Weller - une lecture critique d'Alexandre

3 Avril 2013, 22:28pm

Publié par Seren Dipity

       Prologue,  WILDERNESS_1.jpg

        1965

        Une femme, désormais âgée, se lève. C'est le hurlement d'un loup dans les fôrets, tout là haut, au-dessus de sa maison de retraite qui l'a tirée de son sommeil. Peut être y est-il encore, à moins qu'il n'y ait jamais été.

        Dao-ming est veuve. Son mari disparu en mer cinquante ans auparavant, disparaît lentement de ses rêves. Des enfants, petits-enfants et même arrière-petits-enfants, elle ne reçoit que des cartes et des visites rapides, une à deux fois par an. Alors, faute de famille ou d'amis Dao-Ming ouvre parfois la bouche pour parler de choses impatientes, au vide ou à l'infirmier qui vient tapoter à la porte de sa chambre tous les matins à 7 heure. Lorsque Michael la trouve attablée devant sa tasse de café, il la gronde gentiment. A ce moment là elle a pourtant pensé à mettre sa paire de lunette noire pour couvrir ses yeux aubergine, témoignage de l'attroce violence de sa jeunesse ; elle sait à quel point le gêne la vue de son visage nu. Elle lui parle de la neige tombée la nuit passée, qu'elle n'a pourtant pas vue, de la nature, et ses souvenirs affluent. Il y a l'homme qui a été son père pendant cinq ans, tué en même temps que sa mère dans les montagnes. Elle revoit son deuxième père, Abel Truman, qui l'a trouvée tout là haut et qui l'a ramenée, et qu'elle n'a connu que deux jours. Enfin à son troisième et dernier père, Glenn Makers.9781608199372.jpg

        « Il y a une chose qu'il faut dire à propos d'Abel, avait annoncé Glenn, et Jane Dao-Ming avait entendu le cliquetis humide de son sourire, c'est que je n'ai jamais connu un homme qui aimait son chien comme il l'aimait. »

        1899

        « A l'Automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s'enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines qu'il ne l'avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplit de violence. Il marcha plus longtemps et plus loin qu'il ne l'avait fait depuis l'époque où il était soldat, participant aux campagnes de l'armée de Virginie du Nord, dans la grande guerre de la Rébellion, quand le monde n'avait pas encore basculé et que son corps n'était pas encore brisé. »

        1864

        Le 4 mai Ned, David Abernathy et Abel Truman rejoignent leur troupe. Là, hommes et jeunes enfants portent des habits en loques ou dépareillés, des couverture roulées contenant toutes leurs possesions et accrochée de l'épaule à la hanche. Emportés par le son de la fanfare la colonne se met en marche. Si elle s'égaye des chants, des rires et des vantardisent des hommes. Si le soleil se reflète sur fusils et baillonnettes. Si les chevaux ont fiers allures, robes bien brossés et luisantes. Si le sol résonne sous le martèlement des chaussures usées, des sabots bien ferrés. Si les étendards flottent au vent. Si les cœurs se gonflent de l'espoir que vienne la Grande Bataille au lendemain de laquelle la guerre serait gagnée. Au fond, les soldats n'y croient pas.

        D'ailleurs quand l'Armée de Virginie entre dans la forêt de Wilderness, les chants, les fanfares se taisent. Wilderness est les ténèbres, « la forêt la plus inextricable, la plus sombre et la plus sinistre que la plupart de ces hommes eussent jamais vue. »

        Le lendemain ils bâtisent des fortifications de terres, de branches et de petits arbres derrière lesquels les hommes sont tapis comme des gnomes. Les Yankee, les soldats de l'Union se préparent de l'autre côté du champ. Et lorsque la nuit tombe, à la veillée d'arme, la peur s'empare d'eux. Ils se souviennent des précédentes batailles, des disparus et de toutes leur blessures. David et Abel se blotissent l'un contre l'autre sous les astres luisants et se rassurent autant qu'ils le peuvent.

        1899

        Quand Abel Truman quitte sa cabane échouée sur une côte déchiquetée du Pacifique, il emporte à ses trousses son chien et ses souvenirs. Ceux d'un homme brisé par l'existence et la perte de son enfant et le drame de sa femme. Ceux d'un vétéran de la Guerre de Sécession, hanté par les batailles, les cris de douleurs des frères d'armes. Abel Truman accomplit là son ultime voyage et malheureusement pour lui, sa route va croiser celle de deux hommes armés. Willis et le Haïda vont faire ce qu'ils pouvaient faire de pire, s'emparer de son chien, et abandonner leur victime, le vétéran, presque morte. Sauvé et soigné, le vieil homme engage une course poursuite à travers les Olympics Mountain sur les traces de ses assaillants.

        1864

        « Le bruit qui montait de ce champ, ce jour-là, traversait les tourbillons de fumée, et son écho se répercutait dans toute la campagne commotionnée. L'odeur, ce jour-là, était une odeur de chaleur, de fumée, de peur, de furie, de merde et de sang – une puanteur brûlante qui s'élevait, saumâtre et amère, de l'herbe frissonnante, des arbres qui s'entrechoquaient et de la chair en sueur.

        Et puis les Rebelles surgirent de leurs fortifications et se ruèrent à leur rencontre dans l'herbe. »

        Si Lance Weller manie à merveille son vocabulaire pour dépeindre les paysages et la nature, il n'est pas en reste d'user de sa puissance descriptive dans ce qui devient un réquisitoire contre la guerre. Entre les deux passages cités ci-dessus et ci-dessous, il ne lui faut que 25 lignes pour photographier toute l'atrocité d'une bataille. Lance Weller flashe les soldats en train de mourir et pour nos yeux toute la furieuse violence de la boucherie.

        « Et puis, voici la puanteur d'une douceur écoeurante des hommes et des chevaux en train de brûler, et observant tout ceci et d'autres choses pires encore, vous devez vous demander : Y a-t-il déjà eu une guerre comme celle-là auparavant ? Cela s'est-il déjà produit depuis que le monde est monde ? Et cela se reproduira-t-il ? Et bien sûr, vous connaissez la réponse, mais cela n'est pas une consolation. »

 

Signé Alexandre.

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* Aaahh... Mick! et (raw!)

Traduction de François Happe (traducteur régulier chez Gallmeister : Tom Robbins, Olear, Southern)

LANCE WELLER est né en 1965. Il est l’auteur de plusieurs nouvelles et a été nominé pour un Pushcart Prize. Wilderness est son premier roman. Il vit à Gig Harbor, dans l’État de Washington, avec sa femme et ses chiens.     

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