Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
SERENDIPITY

Sur la brèche* : sur The City and the City de China Miéville - une lecture critique de Stéphane

21 Novembre 2011, 22:35pm

Publié par Seren Dipity

Passé un certain age, une lecture est toujours intertextuelle - avec ou contre un autre livre lu. Et cette mêlée continue avec toutes les fictions, tous les récits : films, chansons, reportages, etc.**

Voyez d'ailleurs les références métatextuelles*** utilisées par les éditeurs : de la bande rouge citant l'éloge de Stephen King à la quatrième de couverture qui place le livre dans une certaine tradition, baptise l'auteur et lui donne une filiation. Mieville.jpg

Avec The City & the city, on a le droit à un sacré défilé. Les éditions Fleuve Noir reprennent la phrase du Los Angeles Times : "Si Raymond Chandler et Philip K. Dick avaient un enfant élevé par Kafka, ce pourrait être The City & the city."

Avouez que, d'entrée de jeu, ça créé des interférences, non?**** Après, on vous annonce que ce roman policier a reçu cinq prix en Angleterre. La barre est haute, les amis, prenez de l'élan : vous arrivez dans un univers incroyable. China Mieville est un auteur anglais qui a évolué dans la SF jusqu'à maintenant (ici) et ça se sent justement dans cette création d'univers si étrange.

Besźel et Ul Qoma sont deux cités mitoyennes aux frontières étroites, filtrées et surveillées. Deux états bien distincts au passé commun qui aujourd'hui évitent au maximum toute interaction, à tel point que les habitants de Besźel doivent NE PAS voir les habitants d'Ul Qoma (dans le texte original le verbe unsee est utilisé, traduit par s'empêcher de voir ou occulter). Lorsque le corps d'une femme est retrouvée à Beszel, l'inspecteur Tyador Borlú de l’Extreme Crime Squad est appelé sur les lieux. Rapidement, un inconnu appelle l'inspecteur et lui révèle qu'elle était d'Ul Qoma.

Ce qui n'était pas simple devient alors très compliqué.

Ca débute comme ça :

"On ne distinguait pas la rue, et guère la cité. Nous étions entourés de barres marbrées de crasse où des hommes et des femmes au cheveu matinal se penchaient à la fenêtre pour nous observer, la tasse à la main. Cet espace à découvert entre les immeubles avait été paysagé jadis."

Je n'en dirai pas beaucoup plus sur l'enquête pour ne pas gâcher votre plaisir. Evidemment qu'on va aller à Ul Qoma. Et on entendra parler d'Orciny, autre cité aux frontières floues, entre les deux autres, sorte d'Atlantide mythique... Et, planant au-dessus de tout ça, il y a Rupture : avec ou sans article, suivant que l'on parle des forces d'intervention ou de l'infraction elle-même. La 'Rupture' est invisible et omniprésente, limitée dans ses interventions mais omnipotente.

"Qui la voit? Mais on sait qu'elle est là. Qu'elle guette. Au moindre prétexte... On disparaît."

Malgré ces noms étonnants et ces règles de cohabitations dignes de 1984 d'Orwell, China Miéville nous offre un magnifique polar dans la grande tradition du hard-boiled, le roman noir des durs à cuire : les cités crépusculaires, les ramifications et les implications politiques, et, évidemment, le personnage central, Tyador Borlú, et, dans une certaine mesure, son double/homologue d'Ul Qoma, Dhatt. Tyador Borlú est un coriace, prêt à franchir les limites de la légalité pour trouver la vérité; un homme à femmes (des maîtresses) qui ne manque pas de romantisme; un homme curieux qui sait faire bouillir sa matière grise.

The City & the city est un roman étonnant, très bien construit (les parties suivent la géographie : Besźel, Ul Qoma et Rupture - qui est davantage un non-lieu) et China Miéville est un auteur intelligent, capable de créer un univers (aux résonnances politiques et idéologiques fortes) sans porter de jugement. Et avec ça, il vous tient, de bout en bout.

Ah oui, j'allais oublier : je suis d'accord pour Chandler et Kafka. Et promis, je vais essayer Dick!

 

The City & the city, traduction assurée par Nathalie Mège (qui a traduit pratiquement tous les Miéville en français), Ed. Fleuve Noir.

 

Signé Stéphane.

 

____________

* jeu de mot sur 'Breach' dans le texte anglais, traduit par 'Rupture' dans la traduction.

** Ce que révèlent, plus ou moins explicitement, tous mes papiers sur ce blog. Je ne peux m'empêcher de penser à la phrase d'ouverture (je crois) d'un article de Barthes (l'un de ceux qui ont théorisé l'intertextualité), article intitulé Introduction à l'analyse structurale des récits : "Innombrables sont les récits du monde". J'avais alors remarqué que ce genre de phrase était bannie dans l'introduction d'une dissertation et avais trouvé curieux de la trouver dans le premier article que je lisais de ce critique cité dans toutes les bibliographies respectables sur l'analyse de roman.

*** Le métatexte est un terme créé par Gérard Genette (dans Seuils) pour décrire tout ce qui entoure un texte (titre, dédicace, quatrième de couv', etc).

**** The City & the city : outre Kafka et Chandler cités (je ne connais pas bien Dick, désolé!)

 

Commenter cet article

Franck 22/11/2011 20:02


Rien à ajouter car tu en parles très bien, je me suis aussi régalé à la lecture de ce roman!