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SERENDIPITY

Demain, le temps sera plus vieux* : sur De Beaux Lendemains de Russell Banks - une lecture critique d'Alexandre

7 Avril 2012, 22:40pm

Publié par Seren Dipity

Cela débute par un frisson de quarante pages. Une catastrophe est annoncée entre les lignes. « Un chien – c’est un chien que j’ai vu, j’en suis sûre. Ou que j’ai cru voir ». « Ça ressemblait au fantôme d’un chien, ce que j’ai vu : une tache floue, d’un brun roussâtre, beaucoup plus petit qu’un chevreuil ». « Ça a ralenti et ça s’est arrêté pile au milieu de la route, comme hésitant à continuer ou à revenir sur ses pas ».Russell-Banks--De-beaux-lendemains.gif

Celle qui s’exprime s’appelle Dolorès Driscoll, conductrice du bus scolaire à Sam Dent, petite bourgade au Nord de l’état de New-York. Dolorès qui ravive les souvenirs de cette journée. « Le jour était juste levé à ce moment-là et, comme je l’ai dit, il neigeait, alors qu’au matin, quand j’étais sortie de chez moi avant de commencer ma tournée, il faisait noir, évidemment, et il n’y avait pas de neige ».

Au fur et à mesure de la tournée, le bus parcourt Sam Dent, marque l’arrêt, ramasse les enfants. Qui sont ces enfants ? Qui sont leurs parents ? Quelles places occupent-ils dans la vie communautaire ? Que dit-on et que sait-on vraiment d’eux ? Quelle est la vie à Sam Dent ?

Au fur et à mesure, Dolorès se livre. « Bien sûr on ne peut pas tout maîtriser, mais on est obligé de faire attention aux quelques trucs qu’on contrôle. Je suis une optimiste, fondamentalement, qui agit en pessimiste. Par principe. Au cas où ». Parle de ses fils, Reginald et William. De son métier. De sa Dodge, son GMC, de son bus à cinquante places. Évoque son mari Abbott qui en quatre-vingt-quatre a eu une attaque et depuis a de la peine à parler de façon normale. « Pour Abbott, plus que pour n’importe qui d’autre à ma connaissance, il faut que chaque mot compte, presque comme pour un poète ».

(C’est vrai que dans ce roman, chaque mot compte. Trois cent vingt sept pages pour un auteur qui a l’habitude de dépeindre ces personnages jusqu’au moindre ridule psychologique, c’est court. Cela ne laisse pas de place à l’inutile. Chaque mot compte, presque comme pour un poète.)

Cela débute par un frisson de quarante pages. On ne veut pas qu’arrive ce qui va arriver. Le bus continue sa route, tourne à droite sur Staples Mill Road, grimpe jusqu’au crête. La première maison qu’on rencontre là-haut est celle de Billy Ansel et de ses deux enfants. Après le ramassage, comme tous les matins, Billy Ansel en route vers son travail suit le bus, lentement et à distance, sur tout le parcours entre la crête et la ville. Tout en conduisant, il s’amuse à faire des coucous aux enfants qui se retournent vers la vitre arrière. Le bus roule, frisson, on ne veut pas qu’arrive ce qui va arriver…

 

 

Avez-vous déjà lu à vos enfants Une histoire à quatre voix d’Anthony Brown ? J’ai très souvent fait sa lecture à ma fille Fanette. Parents ou non, vous devriez le lire, rien que pour saisir la puissance des auteurs jeunesse.

C’est l’histoire de Réglisse une petite fille (une petite chimpanzé devrait-on dire) qui fait une balade avec son Papa chômeur et son chien Albert. Elle y rencontre un petit garçon Charles, accompagné par sa maman et son chien chic Victoria. Tour à tour, chacun conte sa balade au parc en quatre récits qui apportent des éléments supplémentaires et des points de vue différents.

Cet album d’Anthony Brown, une perle n’hésitons pas à le dire, évoque de manière subtile les difficultés sociales, l’amour, l’amitié, le regard d’autrui, mais surtout, la famille.

Cette digression n’est pas anodine. Une histoire à quatre voix procède de la même mécanique que De beaux lendemains. Quatre voix, quatre points de vue et au centre la famille.

Voilà le vrai sujet, la famille.

Dolorès Driscoll, Billy Ansel, Mitchell Stephens (un avocat new-yorkais à la déontologie atypique et marquée), puis Nicole Burnell (une victime qui a eu de la chance), évoque la famille. D’autant plus que la famille c’est aussi la communauté de Sam Dent.

Comme dans toute famille, parfois on se respecte, parfois on se serre les coudes, parfois on se ment, on profite des uns et des autres, on manipule, on se fait des crasses, parfois on se déteste. Surtout quand un événement grave vient d’arriver.

En fin de compte, le frisson n’a pas faibli sur trois cent vingt sept  pages. Chaque mot compte. Les liens familiaux sont si intenses et douloureux. Je crois, oui, je crois que je relirai ce livre dans quelques années. Ils ne sont pas nombreux ceux sur lesquels je me suis repenché, cinq maximum.

 

Signé Alexandre.

 

Russell Banks, De beaux lendemains (Sweet Hereafter), traduit par Christine le Bœuf. Ed. Actes Sud & Babel.

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* Titre d'un album du photographe Jeanloup Sieff, Ed. Evergreen.

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