Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
SERENDIPITY

Rebel, rebel* : sur La Fin des jours d'Alessandro De Roma - une lecture critique de Stéphane

21 Mai 2012, 13:58pm

Publié par Seren Dipity

Si vous aimez les films catastrophes avec fin du monde imminente, situation désespérée et héros qui se sacrifie, eh bien... ce roman est presque pour vous.

Euh... en fait, non. Désolé.9782070126019_1_75.jpg

La Fin des jours s'inscrit dans une longue tradition qu'on appelle la dystopie, l'inverse de l'utopie donc (la frontière est parfois fine, et le basculement de l'un à l'autre n'est jamais loin - le bonheur des uns faisant souvent le malheur des autres). De savoir qu'Alessandro De Roma est diplômé en philosophie, et prof de philo et d'histoire en Italie peut aider. La Fin des jours, situé dans un futur proche, à Turin, interroge le réel et le possible, le passé, présent et le futur - bref l'histoire, ou l'idée de l'histoire.

Dès l'ouverture brillante de ce roman surprenant, le narrateur Giovani Ceresa semble être en vigie :

 

"Turin, lundi 5 septembre

M. Barati a disparu depuis vendredi. Je suis passé et repassé sur la galerie, devant ses fenêtres, mais aucun signe de lui. Dans l'immeuble, tout le monde le connaissait : il vivait ici depuis au moins cinquante ans. Mais personne ne s'inquiète de le chercher."

 

Plus son univers est réaliste, plus la fiction dystopique s'éloigne de la science fiction (un genre qui n'a pas, en France, la noblesse de la littérature - voyez n'importe quel classement anglo-saxon des livres canoniques et vous y trouverez des oeuvres dites de SF ou de fantasy; alors qu'en France, vous les chercherez longtemps.)

Alessandro De Roma est un romancier habile, et j'aime à croire qu'il aime le jazz : comme dans les plus grands thèmes du répertoire, il organise magnifiquement son récit en lançant des thèmes subrepticement, les laissant planer et retomber, puis les reprenant.

Les habitants de Turin disparaissent les uns après les autres, surtout les personnes âgées. Quand ils ne se volatilisent pas, ce sont leurs souvenirs qui fuient. Il semble impossible, pour tout le monde de garder la moindre trace des jours qui passent. Rapidement, le lecteur, comme le narrateur, en arrive à penser que bientôt plus rien ne restera... Giovanni Ceresa décide de tenir un journal où il consigne son quotidien et ses observations. Une journée sans note, n'existe pas, ou plus. Moins de dix pages après l'ouverture, il nous dit n'être "encore qu'un débutant de l'apocalypse". Son seul ami est Winnie, un voisin récemment arrivé dans l'immeuble - mais quand? Six ans, six mois? Et est-ce un ami?

La société perd ses repères quand les écoles se vident, et avec elles, les magasins, les bureaux, les usines. La ville  de Turin devient le terrain crépusculaire de cette lente décrépitude d'une société à l'agonie, qui tombe rapidement aux mains des "Barbus" et autres "Apocalyptiques".

La géographie de la ville est revisitée par l'écriture nerveuse d'Alessandro di Roma :

"Passé ces frontières, il y a la périphérie : domaine de l'ingouvernable, méandre urbain, colique de la ville et écrin du désordre. La maison du peuple de la nuit, qui descend ici pour chasser les survivants, les idiots comme moi qui continuent à construire des bouts de monde pour les ingurgiter et se les vomir dessus. Moi, dans cette périphérie, je n'y vais pas, lâchement. J'attends que ce soit elle qui vienne à moi."   

Une solution radicale est imaginée, dans l'ombre, par des hauts fonctionnaires. Il est peut-être encore temps. "L'Europe veut que l'Italie continue à exister, à produire et, surtout, à consommer. L'Europe voit en nous le spectre de toutes ces craintes."

Giovanni Ceresa est, peut-être, un rouage de cette solution. Ce qui est sûr c'est qu'il est un des derniers à sentir l'urgence d'agir, à être humain. "On ne peut pas regarder l'apocalypse depuis son balcon. J'ai tué un homme. C'est la certitude que j'existe encore. C'est un acte qui a fait de moi un être nouveau. Quoi que j'ai été avant cela, je suis plus fort et plus misérable."

Le roman avance et prend des allures de roman policier, avant de reflirter avec le fantastique et l'eschatologie politico-philosphique courant dans le dystopie. Reste une expérience de lecture angoissante et intelligente, brillament orchestrée par De Roma.

 

Signé Stéphane

 

   

 

  Alessandro De Roma, La Fin des Jours (La Fine dei gironi), traduit de l'italien par Pascal Leclercq - Ed. Gallimard,  collection Du Monde Entier.

______________

* Chanson de Bowie - mais que devient-il? Reparti sur Mars?

Commenter cet article