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SERENDIPITY

O sole mio! : sur Ils ont tous raison de Paolo Sorrentino - une lecture critique de Stéphane

18 Août 2011, 19:15pm

Publié par Seren Dipity

Première lecture de la rentrée, Ils ont tous raison, tient toutes ses promesses. 

  

Ils ont tous raison, c'est d'abord une voix - celle de Toni Pagoda. Normal, il est chanteur de charme. Et de la voix et du charme, il en a à revendre, le Toni. Pour autant, n'attendez pas de mièvrerie " à la Riccardo Cocciante" *.

Mais avant l'entrée en scène de la Voix, le roman s'ouvre sur une préface d'un mystérieux maestro Mimmo Repetto "(écrite à l'aube du jour de ses cent ans)" :

"Tout ce que je ne supporte pas a un nom.

Je ne supporte pas les vieux. Leur bave. Leurs lamentations. Leur inutilité."

S'en suit une avalanche de sept pages de détestations, de répulsions qui devrait tomber à l'épreuve de traduction du capes italien en 2012. Et, juste avant que Toni ne prenne le micro, la conclusion :

"Je ne supporte rien ni personne. paolo-sorrentino.jpg

Ni moi. Surtout pas moi.

Je ne supporte qu'une chose.

La nuance."

Vous êtes scotchés, les amis. Le ton est donné, le concert de Toni peut commencer :

"Au fond, toute cette histoire a commencé parce qu'un type, hélas, avait du talent. Moi.

Qu'ajouter à ça? Pendant un bon bout de temps, le type se dit : ah ouais, super. Super quoi? Super mon cul. Et j'arrêterais là, fermez le ban, s'il n'y avait pas cette vanité malsaine qui galope en moi, plus vite que moi."

Si ça, c'est pas du contrat de lecture, je m'y connais pas. Vous savez déjà ce que vous aurez : ce chant-là, cette voix amère et authentique. Comme dirait Belmondo, également dans un début célèbre, "Si vous n'aimez pas la mer, si vous n'aimez pas la montagne, si vous n'aimez pas la ville, allez vous faire foutre!" **

"Fermez le ban", donc. Mais je continue, moi, j'aime les chanteurs italiens (surtout Conte et Testa en fait -comment faire autrement, écoutez ça!)... 

Le concert littéraire de Sorrentino commence par un concert de Toni devant un public américain conquis, avec la présence de The voice, Sinatra himself. Ce concert vu de l'intérieur, c'est le premier tour de force (ou le deuxième ou troisième, si l'on compte la préface et l'incipit) de Sorrentino : nous jeter dans la tête de son cocaïnomane de chanteur (accrochez-vous, vous n'en sortirez pas) :

"Ils m'attendent. S'il y a une chose que je sais faire dans cette vie, c'est me faire attendre. Je le fais tellement bien que je finirai pas ne plus arriver. Mais, bon."

Chanteur, oui, et, bien sûr, beau parleur, homme de communication haut de gamme :

"Pourtant j'aime ça, communiquer. Depuis toujours. Et j'ai jamais trop finassé sur les moyens. Les mots, les baffes, les larmes et les rires, les lettres d'amour, le sexe, l'alcool ou la cocaïne, pour moi c'est pareil, c'est toujours de la communication."

Et Toni est un conteur honnête :

"Passez-moi les menottes si je devais déboucher dans la rhétorique la plus prévisible, dans le sentimentalisme poisseux à l'eau de rose."

Mais l'histoire, me direz-vous? Toni est un chanteur volage, et marié.

"Il y a quinze ans, avec ma femme, on baisait comme des buffles.

Maintenant elle fait partie du décor."

Le divorce est inévitable :

"Elle a besoin que le système lui donne raison. L'erreur des gens mous et faibles. Quand on a des couilles en acier, on fait exactement ce qu'on veut, sans demander l'autorisation à personne. Et là, je rigole. Elle est trop bête, avec son aspiration au divorce. Il y a comme un désir de modernité là-dedans, et ça m'attendrirait presque, si cette idée de séparation ne s'accompagnait pas d'une foultitude d'inconvénients."

Lorsque sa femme le quitte, il largue les amarres et, en passant par le Brésil, il décide d'y rester. Ca va durer dix huit ans, jusqu'à son retour improbable dans une italie berlusconisée (la quatrième de de couv' laisse penser que ce retour constitue l'intérêt du roman. Que nenni! Déjà ce come-back sur scène et sur la botte n'arrive que très tardivement dans le livre et, surtout, il est loin de rivaliser avec la vraie source de plaisir du roman : la voix de Toni).

L'autre charme du chanteur, c'est, vous l'aurez compris, son humour. Le passage au Brésil donne lieu à des pages hilarantes, notamment gràce à la relation de Toni avec les cafards :

"Ils vivent avec toi derrière ton lit et se lavent dans ton lavabo. Ils regardent la bombe de DDT et ricannent, comme les vrais camorristes. La DDT ils s'en foutent complètement, les cafards de Manaus. Ils en prennent à l'apéro toutes les cinq minutes, même sans olives. Une guerre perdue d'avance, que j'étais seul à mener, d'ailleurs, car les indigènes, et je leur tire mon chapeau, se montrent totalement indifférents à la question. Les cafards, ils les ignorent et ne se départissent jamais d'un complexe de supériorité qui les fait se comporter en leur présence avec un noble et chic dédain. Comme les Monégasques avec les pauvres."

Et rien n'empêche notre Toni de philosopher :

"La philanthropie, c'est une histoire de putes et de clients qui croient, au fond de la misère, apercevoir l'immortalité."

"Et brusquement, on devient mature, quel mot horrible, immonde, qui dit pourtant bien ce qu'il veut dire. Tu comprends en quoi consiste le fabuleux, dans son essence la plus intime, quand tu es loin de la crypte dorée de l'adolescence. La fabuleux de l'âge adulte, c'est justement ça, le sordide, l'humiliation, la petitesse et la laideur. Je vous attends, les philosophes, pour me réfuter ça."

Vous l'aurez compris,  Toni est comme les sirènes chez Homère, c'est par leur chant qu'il nous envoûte.

Bref, Toni n'est tendre avec personne, pas même lui : "Et que même les merdes dans mon genre, parfois, sans raison, exhalent des parfums."

Laissez-vous enivrer!

 

Signé Stéphane.

 ____________

* "Elle me trompa, justifiant d'un coup toute la discographie de Riccardo Cocciante, à qui l'infidélité a permis de remplir des dizaines de comptes courants milliardaires dans autant de banques."

** Début d'A bout de souffle, de Godard. Sachez que Sorrentino est cinéaste. 

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Grrrrrr 19/08/2011 07:29



... dis donc, à aucun moment, il est notifié qu'on doit faire les mêmes références cinématographiques, dans le contrat qui nous unit.. fan de Bébél!