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SERENDIPITY

La solitude de l'auteur de fond* : sur Minuit dans une vie parfaite de Michael Collins - une lecture critique de Stéphane

27 Avril 2011, 19:17pm

Publié par Seren Dipity

C'est un auteur que j'adore. Dans les contemporains, il est même un des 5 ou 6 auteurs que j'aime le plus. En quelques romans, dans les années 2000, il m'a tellement emballé que je lui pardonne ses oeuvres plus faibles. collinsall.jpg

Si vous n'avez jamais lu :

Les Gardiens de la Vérité (Ed. Bourgois, Pt Seuil),

Les Profanateurs (Ed. Bourgois, Pt Seuil),

Les Ames Perdues (Ed. Bourgois, Pt Seuil)

Commencez par ceux là et vous comprendrez mon admiration pour cet auteur.

Michael Collins est irlandais et vit aux Etats-Unis : voilà à peu près tout ce qu'il est utile de savoir sur le bonhomme. Ce détail est important parce qu'il explique le regard que porte Collins sur ce pays qui n'est pas le sien.

Minuit dans une vie parfaite, Midnight in a Perfect Life, traduit par Isabelle Chapman, n'échappe pas à ce regard distancé et profond.

"J'étais  l'intrus, l'Américain perdu en Amérique."

On y retrouve le goût de Collins pour l'Amérique des motels et des petites villes (ici remplacé par les petits quartiers de Chicago, mais cette Amérique là est bien évoquée dans le texte) et sa tentation du roman policier comme métaphore de la quête de soi et de son passé (ici, c'est le travail de nègre de Karl pour la star du genre Penny Fennimore et le suicide de son père).

"Parfois l'issue n'est pas dans la fuite en avant, mais dans la fuite en profondeur."

Mais revenons au début :

"Tout a commencé au bord du précipice de la quarantaine, au sein d'un mariage sans enfant, lorsque je me suis trouvé confronté aux statistiques : j'avais désormais moins d'années devant moi que derrière. Lori, ma femme, faisait face à la même échéance - la mort était notre seul avenir -, et de trois ans mon aînée, à l'âge navrant de quarante-trois ans, sa crise semblait plus sérieuse que la mienne."

Karl écrivain en chute libre après un succès lointain ne parvient pas à avancer dans son "Opus", son Oeuvre. Il devient nègre pour un auteur de polar et pigiste pour de sombres magazines. Et il doit faire face à la volonté de sa femme d'avoir un enfant de manière assistée.

"Dès le départ, j'étais contre."

 La force de Collins est son écriture à l'apparente simplicité mais qui au détour d'un paragraphe est capable de résonner avec force. Si je devais le ranger dans une boite avec une étiquette (vu comme il court, ça m'étonnerait que j'y arrive) je le rangerais dans ce mouvement pictural qui illustre ses romans chez Bourgois : l'hyperréalisme. Plus réel que le réel, le recours à la photographie aidant, le mouvement propose un «simulacre hallucinant du réel» (Jean Clair). Mais Collins ne peut se détacher du réel : il n'en sort pas parce qu'il sait que nous y sommes tous englués. L'héritage de Hopper est manifeste, évidemment, et c'est sans doute là que se fait la différence avec l'hyperréalisme : le sentiment provoqué chez le spectateur (le lecteur) est le malaise face à tant de solitude et d'aliénation. Comme chez DeLillo le monde de Collins n'est que résonnance et hyper-monde (le dernier DeLillo, Point Omega, s'ouvre sur un étirement de Psychose en slow-motion) :

"Pendant qu'elle appelait ses parents d'un téléphone public, je contemplais, songeur, la décrépitude urbaine d'Oshkosh avec ses modestes maisonnettes carrées datant du début des années cinquante que personne ne se donnerait plus la peine de construire de nos jours.

Pendant cette phase intermédiaire de la guerre froide, nous avons au propre comme au figuré dépassé les limites du minimalisme efficace en amenuisant les dimensions de l'espace domestique. C'était l'époque de la salle de bains unique, et du retour des soldats rescapés des horreurs de la guerre, prêts à troquer celles-ci contre le confort débilitant de la télé noir et blanc et le "privilège" de se mettre sur le dos un crédit immobilier sur trente ans et de se coltiner un boulot qui ne menait à rien.

Ostentatoire ne faisait pas partie de leur vocabulaire.

Je ne pouvais m'empêcher de me demander à quel moment le rêve américain était devenu répugnant et nombriliste."

La télé a remplacé le regard :

"[...] ' Comment comprendre notre pays sinon par la télévision? Elle la perçoit à travers le filtre de l'inatteignable, ou du magique, cela dépend de ton point de vue.'

J'avais raconté un peu n'importe quoi, mais mes paroles avaient eu un effet extraordinaire sur Lori.

'Pourquoi tu peux jamais répondre simplement à mes questions?

- Tu n'as jamais pensé que la vie était compliquée?' "

Je ne sais pas, arrivé là, si je vous ai donné envie de lire cet excellent roman - une chose est sûre : je me suis donné envie de relire les trois titres cités plus hauts.

C'est déjà ça.

 

Signé Stéphane.

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* clin d'oeil à Allan Sillitoe et sa Solitude du coureur de fond : sachez, tout de même, que Michael Collins pratique le marathon dans sa forme extrême (ultra-marathonien - + de 50 kms)...

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