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SERENDIPITY

I've got you, under my skin...* : sur Lointain souvenir de la peau de Russell Banks - une lecture ciritque d'Alexandre & Stéphane

11 Mars 2012, 16:23pm

Publié par Seren Dipity

D'un côté il y a les îles artificielles avec ses immeubles luxueux qui ressemblent à des empilements de jetons de poker, ses résidences, ses restaurants. De l'autre les quartiers populaires et le centre de Calusa, Floride. Entre les deux, un viaduc. Un tapi à six voies. Les piles du pont s'encastrent dans une dalle en béton. Cette dalle recouvre une île. Une île où s'échouent des tentes, des abris de fortunes au bord de l'océan.9782330005207FS.gif

Sous le viaduc de Claybourne, un refuge d'exclus. Des condamnés pour abus sexuels en liberté conditionnelle. Tous portent portent un bracelet électronique. Sur internet, un carré de couleur informe n'importe qui de leur lieu de résidence, de leur photo, date de naissance, mensurations. Ils sont répertoriés, fichés, identifiés, localisés et en rapport hebdomadaire avec des contrôleurs judiciaires.

 

La loi stipule qu'un individu ayant commis un crime sexuel ne peut habiter à proximité d'une zone sensible où se trouvent des enfants. Des cercles concentriques s'étalent sur la carte de la ville d'où sont excluent les déviants. À quelques exceptions près, l'aéroport, le marécage et l'île sous le viaduc.

 

Kid, vingt et un ans, porte un bracelet, n'a pas vu sa mère depuis près de deux ans, du jour où il lui annonça son arrestation. Il vit dans une tente avec pour compagnon un iguane, Iggy, accroché à une longue chaîne que retient un parpaing. Iggy peut tirer le parpaing sur une certaine distance mais pas aussi loin qu'il lui permettrait de s'enfuir. De toute manière sur l'île il n'y aucun arbre, pas d'artifice d'un habitat qui lui semblerait presque naturel.

Kid travaille dans un restaurant le mirador. Avant son arrestation il a même été à l'armée, mais s'est fait viré de ses classes pour avoir tenté de distribuer des DVD pornographiques aux autres engagés pour s'intégrer. Avant l'armée il travaillait dans un magasin de luminaire et vivait chez sa mère.

Sa mère, ce qu'elle aimait le plus, c'était chassé les mecs. Trop occupée à s'envoyer en l'air pour se soucier vraiment de ce que Kid assiste à ses ébats ou abuse de la pornographie sur internet, sauf lorsqu'il explosa la facture de sa carte bancaire.

Son père? Il était arrivé dans le sud après une tornade avec sa camionnette et sa boîte à outil histoire de se faire du pognon, baiser toutes les femmes possibles et se droguer. Puis il était reparti sans laisser d'adresse.

 

Sur le viaduc les voitures filent dans un sens et dans l'autre à longueur de journée, sans se soucier de ceux qui vivent en-dessous. Pourtant une nuit l'une d'elle s'arrête au bord de la glissière de sécurité et un homme énorme descend la pente jusqu'à l'île. Ouvre la tente de Kid et se présente.

 

Il est gros énorme, tellement gros qu'il impose sa présence et qu'on ne peut s'empêcher de le regarder. C'est un Professeur en sciences sociales à l'université. Le Professeur souhaite interwiever Kid sur sa situation de sans-abri et ses déviances. Il pose des questions rend des services, raconte des histoires, se rend aimable.

Mais qu'est-ce qu'il attend en retour ? Kid devient-il son rat de laboratoire ? Pour une fois au moins quelqu'un s'intéresse à lui et ce regard porté sur sa personne l'invite à se poser des questions sur les autres et soi même. Avant de rencontrer le Professeur, ce type parmi les plus intelligents du monde accro à la bouffe mystérieux et multiples, Kid n'était, à vrai dire, personne pour personne.

 

« Moi, j'suis accro à rien, man. Oui, bon, peut être que j'étais dans le porno et que je faisais un peu trop souvent cracher Charles le Chauve pour qu'on trouve ça normal, mais c'était toujours du porno normal avec des activités sexuelles normales entre deux adultes consentants et parfois trois ou mêmes plus. Le genre de truc que tu peux voir à la télé payante ou sur ton écran d'ordi n'importe quel soir et partout en Amérique, y compris là où on a Jésus aux commandes. »

 

Banks s'empare dans Lointain souvenir de la peau**  du sujet de la déviance sexuelle dans une société où les normes évoluent, les lois se durcissent dans le but de « surveiller et punir ». Mais les individus sont-ils vraiment les seuls coupables ? La société qui offre à qui veut de la pornographie fabrique une réalité en 2 dimensions (écran de téléviseur ou d'ordinateur). Oublieuse de l'aspect tri-dimensionnelle qui fait l'humanité. L'homme, ce maillon de la nature, a besoin de s'épanouir à travers une activité, besoin de se sentir impliquer dans une société organisée pour pour qu'il garde le contrôle sur ses désirs et ne tue pas l'ennui par l'addiction.

On pourra comprendre ce texte de Russell Banks sans avoir lu d'autres Banks, s'en étonner sûrement plus que si l'oeuvre commence à vous être familière. Banks comme souvent étudie l'illégalité en questionnant le bien fondé de cette dualité entre bien et mal qui obsède son Amérique natale.

 

Signé Alexandre

 

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L'ouverture du dernier roman de Russell Banks est une image du lecteur entrant dans le livre, ici une bibliothèque :

« Ce n’est pas que le Kid soit célèbre localement pour quoi que ce soit de bien ou de mal, et même si le gens connaissaient son véritable nom, leur façon de le traiter ne changerait pas pour autant, sauf s’ils consultaient ce nom sur le Web, ce qu’il ne souhaite pas les inciter à faire. Comme la plupart des hommes qui vivent sous le Viaduc, il lui est juridiquement interdit de se connecter à internet […] »

Le Kid veut savoir si son nom se trouve réellement dans la base de données des Délinquants Sexuels. Il y est bien, avec sa photo. Le Kid a un problème avec le réel – ou plutôt il a un problème avec le virtuel.

Le Kid fuit la bibliothèque en courant.

Il est temps pour quelques lecteurs de faire de même. Après, vous êtes prévenus, vous entrés dans un « voyage au cœur des ténèbres » (l’une des quelques références intertextuelles du roman qui en comptent peu : toutes ont donc du sens).

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Pour les autres, préparez-vous à un grand Banks, de ceux qui fouillent l'âme humaine et la société, qui grattent à l'os et interrogent la réalité et la vérité. Ce début s’inscrit d’ailleurs dans une tradition d’ouvertures que Banks connaît, sur le nom, la réputation et la vérité**.

Le Kid est en liberté conditionnelle, il porte un bracelet à la cheville et ne peut vivre à moins de huit cent mètres des lieux où l'on trouve des enfants. Autant dire nulle part dans cette ville de Calusa qui rappelle Miami. Depuis sa sortie de prison, il a échoué sous le Viaduc, avec une colonie de « lépreux » qui sont comme lui condamnés à vivre, "comme des rats" en marge des lumières de la ville, et de la société.

9781846685767.jpgLe Kid « C’est un Blanc âgé d’un peu plus de vingt ans. A part ça, il est presque invisible. Et ça lui va bien comme ça. » Le Kid semble avoir toujours été invisible, comme si sa jeunesse passée à se masturber devant du porno à l’écran n’avait été qu’une longue préparation à cet anonymat futur. Les autres personnages ne sont pas mieux, tous portent des surnoms ou des noms génériques : le Professeur, l’Ecrivain, la Femme, Platon le Grec, etc.

Avec un sentiment de honte qui lui colle à la peau en permanence, même quand il ne cherche qu’à la sauver, sa peau, il va évoluer des marges de la société en bout du monde, au gré de quelques rencontres et d’autres désastres.

Placé sous le signe de la destruction et de la mort, sa rencontre avec le Professeur va marquer un tournant. L’homme est aussi obèse qu’intelligent. Professeur d’université en sciences sociales, il a réussi tous les examens, même les plus exigeants, avec les honneurs. Il prétend s’intéresser aux sans abris et aux délinquants sexuels. Le Kid est le client parfait. Et même plus, puisqu’il apparaît comme un descendant, entre autres, de la figure tutélaire de l’enfance fugitive et de l’exclusion :

« D’une certaine façon, le Kid lui rappelle Huckleberry Finn. Le voilà maintenant, bien longtemps après être parti pour les Territoires indiens, vieilli et plongé aussi loin au cœur des Territoires qu’on peut l’être, le voilà qui campe seul, là où il ne peut pas aller plus loin pour se sauver. Le Professeur aimerait savoir ce qui est arrivé à ce garçon, à ce jeune Américain honnête, ignorant et maltraité, entre la fin du livre et le moment présent. Après avoir fui sa tante Sally qui voulait le ‘ siviliser ’, comment en est-il venu, bien des années plus tard, à se retrouver ‘ sans argent, sans boulot et sans endroit où habiter légalement ’ ? Dans l’Amérique du XXIe siècle. »

 

L'Amérique du XXIe siécle, pour le Kid, c'est le porno, depuis l'âge de dix-onze ans. Le porno qui a tout envahi, qui s'est glissé sous sa peau et qui a contaminé sa perception du monde, à tel point que la musique, la décoration d'une maison, et un tas d'autres choses, ne sont évalués qu'à l'aune de leur utilisation dans un film hardcore... Mais ne cherchez pas le monstre prédateur: le Kid est vierge. Comme disait Céline, on est puceau de l'horreur comme de la volupté (ou quelque chose dans ce goût là).

Sans en dire davantage sur l’intrigue qui reste palpitante sous la plume de Banks, le lecteur découvrira assez tôt l’ambiguïté de la personnalité fragmentée du Professeur au passé trouble et aux intentions louches.

Mais la force de Banks réside bien dans l’écriture et la construction de son roman. Dans Lointain souvenir de la peau, son empathie pour ses personnages, notamment pour le Kid, et sa puissance d’évocation de la douleur, de la quête de soi et du bonheur face aux moments les plus difficiles et dangereux, rappellent Continents à la dérive, son chef d’œuvre.

 

Signé Stéphane

 

Russell Banks, Lointain souvenir de la peau (Lost memory of skin), traduit de l’américain par Pierre Furlan, Ed. Actes Sud.

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* Chanson de Cole Porter. Pour le plaisir, cette interprétation très personnelle de Neneh Cherry tiré de l'album collectif en hommage à Cole Porter pour récolter du pognon pour la recherche sur le sida, en 1990, "Red Hot + Blue". ICI

** « en anglais, skin mag et skin flick désignent des magazines et des films pornos; et skin signifie "peau" »

*** ICI

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