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SERENDIPITY

I Thought You’d Never Ask* : sur Le Roman du mariage de Jeffrey Eugenides - une lecture critique de Stéphane

28 Février 2013, 12:08pm

Publié par Seren Dipity

Le Roman du mariage est un roman sur le mariage et une réflexion sur le roman de mariage, à laLe-roman-du-mariage_9524.jpeg sauce anglaise du 18 et 19ème siècle.

Euh... en fait, non.

Ca débute comme ça :

"Voyons d'abord les livres. Il y avait là ses romans d'Edith Wharton, rangés non pas par ordre alphabétique mais par date de publication ; là, les oeuvres complètes d'Henry James chez Modern Library, un cadeau de son père pour son vingt et unième anniversaire ; là, les poche écornés des oeuvres étudiées en cours, beaucoup de Dickens, un soupçon de Trollope, de copieuses portions d'Austen, de George Eliot et des redoutables soeurs Brontë."

La question étant, bien sûr, quels dommages sont créés, et à quel point sont-ils irréversibles, quand on reçoit les oeuvres de James dans une édition définitive**, à sa majorité?

Mais je m'égare.

Encore que...

Le titre original est The Mariage Plot. Il est impossible que Eugenides, professeur de Creative Writing et lecteur glouton ignore les résonances du mot plot. EM Forster, l'auteur, entre autre, de La Route des Indes et des Vestiges du jour, a également écrit un livre sur le roman (Aspects of the novel) où apparaît sa fameuse distinction entre histoire (story) et intrigue (plot) - la différence, explique-t-il, c'est la causalité (La reine mourut, puis le roi mourut - est une histoire/ La reine mourut, puis le roi mourut de chagrin - est une intrigue)

L'intrigue alors, plutôt qu'un séquençage chronologique (ça se dit ça, "séquençage", Roland?, toi qui a tellement écrit sur la séquence***)

Trois personnages, tour à tour, servent de point focal à l'intrigue, en bousculant, justement, la chronologie. Madeleine Hannah, Leonard Bankhead et Mitchell Grammaticus. Le roman s'ouvre le jour de la remise des diplômes marquant ainsi la fin d'une partie de la jeunesse de ces trois personnages. Et le coeur du roman est peut-être là, d'ailleurs : la fin d'une jeunesse et le début dans la vie d'adulte (comment grandit-on? que peut-on faire de sa vie?)

Mitchell aime Madeleine. Madeleine aime Leonard. Leonard aime Madeleine mais Leonard est bipolaire et ça complique pas mal les choses.

Chacun a des rêves et tente d'imaginer l'avenir.

Madeleine aime le roman du dix-neuvième siècle et s'est inscrite dans le cours du vieux Saunders, pourtant délaissé par beaucoup d'étudiants à l'heure où la vague structuraliste française déferle sur les Etats Unis et l'Université de Brown (nous sommes en 1982) :

« Selon Saunders, le roman avait connu son apogée avec le roman matrimonial et ne s'était jamais remis de sa disparition. A l'époque où la réussite sociale reposait sur le mariage, et où le mariage reposait sur l'argent, les romanciers tenaient un vrai sujet d'écriture. Les grandes épopées étaient consacrées à la guerre, les romans au mariage. L'égalité des sexes, une bonne chose pour les femmes, s'était révélée désastreuse pour le roman. Et le divorce lui avait donné le coup de grâce (...). Qui utilisait encore le mariage comme ressort narratif ? Personne. »

Personne? Pas si sûr...

Pourtant Mady, par curiosité, s'est aussi inscrite dans le cours branché de sémiotique où quelques étudiants ont le privilège de discuter des théories d'Umberto "Sign-ore" Eco, Jacques "Deconstructor" Derrida et consorts - me rappelant, au passage, quelques belles heures de mes années estudiantines. Et non, sans humour : 

" La quatrième semaine, Zipperstein donna à lire le livre d'Umberto Eco sur le rôle du lecteur, Lector in fabula. Madeline n'y fut pas très réceptive. Elle n'était pas passionnée, en tant que lectrice, par le lecteur. Elle restait attachée à cette entité de plus en plus négligée qu'était l'auteur. Elle avait le sentiment que le plupart des sémiologues avaient dû être impopulaires dans leur enfance, tyrannisés, mis à l'écart, et qu'ils reportaient sur la littérature leur colère rentrée. Ils voulaient destituer l'auteur. Du livre, cet objet transcendantal, fruit de tant d'efforts, ils voulaient faire un texte, libre de toute attache, indéterminé, ouvert aux interprétations. Ils voulaient donner la vedette au lecteur. Parce qu'eux-mêmes étaient des lecteurs."

Et Madeleine est une indéniaisable romantique : "Lire un roman après avoir lu de la théorie sémiotique était comme courir les mains vides après avoir couru avec des haltères. [...] Quel délicieux sentiment de culpabilité de se plonger dans un récit narratif! Madeleine se sentait en sécurité avec un roman du XIXè siècle. Elle savait qu'elle allait y trouver des personnages, que quelque chose allait leur arriver dans un monde qui ressemblait à la réalité.

Et puis il y avait beaucoup de mariage chez Wharton et Austen. Il y avait toutes sortes d'hommes irrésistibles et ténébreux. "

Tout ça semble constituer une manière de contrat de lecture (pré-post-moderne!) et ce n'est pas innocent si toutes ces théories (ainsi que les répercussions des théories féministes sur la petite amie de Larry, le compagnon de route de Mitchell dans son périple européen - elle le quitte et il devient homosexuel : histoire ou intrigue?!?), toutes ces théories, donc, placées au début de ce gros, grand, roman modifient notre propre lecture. Eugenides est malin : c'est précisément la théorie d'Umberto Eco, dans Lector in fabula, et dans l'Oeuvre ouverte, de construire son lecteur au coeur de l'oeuvre. Et Eugenides va même plus loin : avec ce triangle amoureux, et leurs multiples aventures humaines (le voyage mystique de Mitchell, les péripéties du couple Mady/Leonard), il montre que le roman de mariage est encore possible et fait du Roman du Mariage une lecture passionnante, profonde, juste et touchante.

 

Signé Stéphane

 

Jeffrey Eugenides, Le Roman de mariage, The Mariage Plot, traduit de l'américain par Olivier Deparis (excellente traduction) - Editions de l'Olivier.

Ecouté en anglais, lu par David Pittu.

______________

* Le titre du mémoire de Madeleine, “I Thought You’d Never Ask: Some Thoughts on the Marriage Plot”.

** Si ma mémoire est bonne, les éditions Modern Library sont l'équivalent de notre Pléiade pour le côté référence du texte... mais sans le luxe de la reliure et de l'or fin.

*** Roland Barthes est évidemment cité et même très présent dans Le Roman du mariage, à travers son livre Fragments d'un discours amoureux. Pour la séquence, relisez S/Z, sur le Sarrasine de Balzac.

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