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SERENDIPITY

Here, there and everywhere* : sur Rue des voleurs de Mathias Enard - une lecture critique de Stéphane

24 Septembre 2012, 21:03pm

Publié par Seren Dipity

 Après Jérôme Ferrari, j'avais le choix entre Gaudé, Arditi, Mouawad et Claro dans cette belle rentrée des éditions Actes Sud.9782330012670.jpg

Ou... Enard.

Bonne pioche! (mais j'ai l'impression que cette année, la main est chanceuse et que tout titre de la maison d'Arles sera une bonne pioche).

 

La citation en exergue confirme que j'ai bien fait :

" - Mais quand on est jeune il faut voir des choses, amasser de l'expérience, des idées, s'ouvrir l'esprit. 'Ici!' interrompis-je. 'on ne sait jamais! C'est ici que j'ai rencontrée M. Kurz.' "

Joseph Conrad, Au Coeur des ténèbres.

 

Mais ici, ou là, ou partout, comme l'indique le titre des Beatles, l'expérience peut et va se faire pour Lakhdar, jeune marocain de Tanger. Son prénom a deux sens, 'vert' et 'prospère'. Tout un programme. En trois parties, trois lieux, trois étapes Enard suit les errances de Lakhdar, de Tanger à Barcelone, au gré des coups du sort ("comme si Dieu s'arrangeait toujours pour me donner les moyens de mon voyage; je mangeais dans la main du Destin") : Détroits, Barzakh et La Rue des Voleurs. Ce Candide-là va découvrir le monde d'aujourd'hui, celui que vous avez vu aux infos, ces derniers mois.

Ça débute comme ça :

"Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l'os pourri qu'on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses."

Pour avoir joué au docteur avec sa cousine, il est sévèrement puni. Il fuit la maison et devient chien errant. Après plusieurs mois de survie miséreuse ("On devient l'équivalent humain du pigeon ou de la mouette.") il retourne voir son ami Bassam qui l'emmène à la mosquée. Lakhdar devient libraire pour un groupe, La Diffusion de la Pensée coranique.

Le "Printemps arabe" est sur le point de bourgeonner et le monde va s'embraser. "La Diffusion de la pensée coranique est devenue une ruche de barbus."

Lakhdar n'est pas engagé dans cette voie-là et passe son temps à lire des vieux polars français... Plus tard il lira des poètes arabes... Il le dit, ce sont les livres qui le sauvent.

Quand la vague de rébellion s'étend au reste du monde  et s'appelle indignation, Lakdhar s'en amuse : 

"L'indignation (dont j'avais vaguement entendu parler par internet) me semblait un sentiment assez peu révolutionnaire, un truc de vieille dame propre surtout à vous attirer des gnons, un peu comme si un Gandhi sans projet ni détermination s'était un beau jour assis sur le trottoir parce qu'il était indigné par l'occupation britannique, outré. Ca aurait sans doute fait doucement rigoler les Anglais."

arton1796-28599.gifLe recul de Lakhdar, son détachement du monde, ses "pensées romantiques de bazar", laissent le champ à la réflexion et à la plume de Mathias Enard : " [...] si nous ne faisons pas d'effort vers nos rêves ils disparaissent, il n'y a que l'espoir ou le désespoir qui changent le monde, en proportion égale, ceux qui s'immolent par le feu à Sidi Bouzid, ceux qui vont prendre des gnons et des balles place Tahrir et ceux qui osent rouler une pelle dans la rue à une étudiante espagnole [...]" Lakdhar se résume à sa jeunesse, mais une jeunesse hors du temps, hors de toute géographie ou de géopolitique. Son romantisme et sa libido ( sa lutte contre "l'incurable mélancolie des couilles" - quelle formule!) sont juste normales - son ami Bassam est du côté de la lutte idéologique mais se laisse facilement rappeler sa jeunesse et ses hormones. Judit, l'espagnole aimée, elle aussi engagée, devient la jeunesse qui se meurt (littéralement).   

Ses lectures, et son travail de copieur au kilomètres le projette dans le passé (Mémoires de Casanova, listes de soldats de la première guerre, auteurs contemporains de Manchette) mais son récit nous vient d'un temps présent, après les événements, où il se souvient.

"J'étais prêt au départ. Je n'avais plus de famille depuis deux ans, plus d'amis depuis deux jours, plus de valises depuis deux heures. L'inconscient n'existe pas; il n'y a que des miettes d'information, des lambeaux de mémoire pas assez importants pour être traités, des bribes comme autrefois ces bandes perforées dont se nourrissaient les ordinateurs; mes souvenirs sont ces bouts de papier, découpés et jetés en l'air, mélangés, rafistolés, dont j'ignorais qu'ils allaient bientôt se remettre bout à bout dans un sens nouveau. La vie est une machine à arracher l'être; elle nous dépouille, depuis l'enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l'infini, nous sommes en mouvement; un cliché instantané ne donne qu'un portrait vide, des noms, un nom unique et pourtant multiple qu'on projette sur nous et qui nous fabrique, qu'on m'appelle Marocain, Maure, Arabe, immigré ou par mon prénom, appelez-moi Ismaël, par exemple, ou ce que vous voudrez - j'allais bientôt être fracassé par une partie de la vérité [...]"

Melville, Conrad, Casanova, Mahfouz, Manchette... Quelle galerie! On pourrait en ajouter deux : Twain et Salinger, pour cette jeunesse à la dérive, et le travail sur la langue.  Mathias Enard fait évoluer son personnage, depuis l'appel du large (l'Europe et ses sirènes pour les deux jeunes Tangérois) jusqu'à la cour des miracles (la rue des Voleurs) en passant par la mort - il fait évoluer aussi son récit et sa langue, de la légèreté picaresque du début aux réflexions immobiles et au pessimisme final, avec toujours cette poésie au coin de la phrase.

Holden et Huck viennent de trouver un ami.

 

Signé Stéphane

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* Ou alors Revolution, la version Past Masters - la plus nerveuse, avec cette intro démente à la guitare et chantée par Lennon sur le dos. Ou alors Hey bulldog (pour l'ouverture et l'analogie continue avec les chiens dans le roman) et parce que ce titre-là risque d'être difficile à placer!

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