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SERENDIPITY

Guide du roublard : sur Zanzibar de Thibault de Montaigu - une lecture critique de Stéphane

5 Janvier 2013, 09:00am

Publié par Seren Dipity

Le récit de la vie de ces deux rois de l'esbrouffe a un atout énorme qui fait de la lecture de ce roman un vrai plaisir : le narrateur. Un narrateur qui n'a jamais connu les deux terreurs des hotels du monde entier et qui n'a même, semble-t-il, jamais quitté la tanière où cet écrivain raté, nègre bas de gamme, vit retiré, se gavant de coca-light et de TUC goût bacon.9782213672021-0-1511142.jpg

Zanzibar n'est pas que l'histoire reconstituée de deux journalistes devenus faussaires et magouilleurs, personnages de roman, personnages de leur vie : c'est du storytelling pur. Du storytelling tautologique pourrait-on dire : une histoire racontée et qui raconte une histoire racontée. 

Des vies qui ne tiennent que par la fiction qu'elles produisent aux yeux du monde.

 

Ca débute comme ça :

"Nous avons très peu d'informations sur Klein et Vasconcelos." 

Confession de béance au seuil d'un roman de 200 pages sur... presque rien, donc. Mais la pénurie, le vide est justement le fond de commerce des protagonistes de ce récit. Klein et Vasconcelos - et le narrateur, de son propre aveu, de la "sinistre confrérie des losers sympathiques" - n'ont aucune existence sinon par ce récit parcélaire, presque toujours au conditionnel, mythique donc, au sens originel du mot ("le mythe, c'est le mot" dirait Barthes). Cet écrivain frustré accepte une commande d'éditeur ("L'argent, dans mon métier, est une excellente source d'inspiration.") et se lance dans cette singulière enquête criminelle, à partir d'un dossier fait de brics et de brocs, et de toc. Mais que pensez d'un tel médiateur, d'un filtre si douteux qui avoue volontiers recourir à l'affabulation et l'enjolivement, comme le journaliste Jayson Blair et son traitement de la vérité :

"[...] il l'arrangeait à sa façon pour la rendre encore plus saisissante. Méthode que, j'ai le regret d'avouer, j'applique souvent dans mon travail. Car la vie en soi est pleine de lourdeurs et d'incohérences, et seule l'imagination parvient à nous sauver de l'ennui et du vide auxquels nous sommes condamnées. La vie en soi ne mérite d'être vécue que si elle est racontée, et il suffit parfois que je lève la tête du texte que je suis en train d'écrire pour me mettre à trembler devant l'inconsistance de ma propre existence."

Malgré l'intérêt qu'il représente, ce narrateur n'est pas le seul à faire l'éloge du mensonge et de la manipulation. Tout, en réalité, dans Zanzibar n'est que mirage et intox, jusqu'aux hôtels de luxe ravagés par les deux gus, assimilés à un "simulacre d'enfance". Thibault de Montaigu s'amuse beaucoup avec ce duo et n'hésite pas à recourir à la bataille de deux faux philosophes/penseurs contemporains pour trouver du sens (la roublardise comme esthétique, la mort comme acte politique) là où, finalement, il n'y en a peut-être pas; ou encore le recours à l'image (floue ou montrant du vide) pour illustrer le mirage. Il va jusqu'à glisser, dans son roman, des indices du trompe l'oeil permanent et généralisé (un des titres retenus par Vasconcelos pour sa grande oeuvre -inexistante- est...Zanzibar!)

Dernier avatar de ce jeu de massacre illusoire, le livre même, ultime lieu de villégiature squatté par Klein et Vasconcelos, avec, comme otage, le narrateur/nègre. Et, le propriétaire des lieux, floué lui-aussi par la morgue et la manipulation du duo infernal... c'est nous.

 

Mais quelle vie! Diablement intelligent!

 

Signé Stéphane

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