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SERENDIPITY

California dreamin' : sur Famille Modèle de Eric Puchner - une lecture critique de Stéphane

29 Novembre 2011, 22:53pm

Publié par Seren Dipity

Quelques semaines après avoir lu Freedom de Franzen, le roman de Puchner offre un autre pan à la fresque de cette Amérique  et ses mythes. Moins ample que le Franzen (l'histoire se déroule sur un an et demi), Famille Modèlefamille-modele.jpg (qui aurait pu être un titre alternatif de Freedom) n'en est pas moins ambitieux.

Finaliste du prestigieux PEN/Faulkner, Eric Puchner a fait une entrée très remarquée dans le monde des romanciers (il avait déjà été remarqué comme nouvelliste) avec ce livre de 500 pages qui dissèque les fantasmes américains : famille, maison, réussite, étude, sexe. Tout va passer à la moulinette du magicien Puchner.

Cette saga familiale des cinq Ziller s'étale sur environ un an et demi, entre l'été 1985 et l'hiver 86. Des bribes du passé des Ziller sont parsemées dans le roman, mais tout ce qui s'est passé avant l'arrivée en Californie ne semble avoir été qu'une lente gestation, une longue attente avant de vivre la belle et grande vie sous le soleil de l'ouest. Du Wisconsin à une zone résidentielle à l'accès limité semble être le premier pas vers cet eldorado angélique.

Mais au seuil du roman, on comprend que le chemin est déjà semé d'embûches de la taille d'un chêne en travers de la route - ou plutôt, pour rester dans la flore du roman, un "joshua tree". Évidemment, la réussite passe les biens possédés, dès l'ouverture. 

Ça débute comme ça :

"Deux jours après que sa voiture - une Chrysler LeBaron avec sièges en cuir et options haut de gamme -eut disparu de l'allée du garage, Warren Ziller longeait discrètement les demeures cossues de ses voisins, s'appliquant à boiter au même rythme que son chien."

Il faut d'ailleurs noter que le titre original de Famille Modèle est Model Home*: la réussite, c'est l'endroit où l'on vit et le titre original s'attache autant à l'apparence et à la géographie de la saga Ziller. A chaque partie du livre (Eté 85 - Eté 86 - Hiver 86) correspond un lieu d'habitation différent, miroir de la décrépitude des Ziller, jusqu'à la visite, à la fin du roman, de la nouvelle bâtisse en construction sur les ruines de leur ancienne maison et de leurs illusions.

Autant les biens (voiture, maison) sont les attributs de la réussite, autant leur disparition (confiscation, destruction) sont le signe de l'échec et de la dégringolade. Les Ziller au début du roman sont au bord du gouffre mais nul ne le sait à part Warren, le père, qui a tout misé (les économies passées, les promesses de futur) sur des terrains et des maisons bon marché qui se révèlent être invendables dès la construction d'un site d'enfouissement de déchets pestilentiels à proximité - et cet ersatz de maison est au bout du monde au point que le facteur fait régulièrement un doigt d'honneur à la famille.

" Tout le monde avait beau le [l'appartement] trouver exigu, voire aussi sombre qu'une grotte, il lui donnait avant tout un sentiment d'espace : la liberté d'être heureuse si elle le souhaitait."  

Raconté du point de vue de chaque personnage, en alternance, Famille Modèle offre une vision kaléidoscopique de ce mirage californien (nous sommes, après tout, aux frontières du désert) et explore la chute de la famille dans une culpabilité permanente, sans salut possible.

"Il se demanda si sa famille n'était pas un organisme moribond. A l'image des mantes religieuses qui se font manger par leur partenaire, mais continuent de s'accoupler malgré leur tête manquante."

 

 Un roman superbe, de bout en bout. A découvrir absolument.

 

Signé Stéphane.

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* à la fois la maison témoin, et la maison et le foyer exemplaires.

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