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SERENDIPITY

All you need is love* : sur Snuff de Chuck Palahniuk - une lecture critique de Stéphane

18 Octobre 2012, 21:31pm

Publié par Seren Dipity

On l'attendait, le voilà. Chuck Palahniuk et le porno, ça semblait tellement évident que, apprenant la nouvelle de la sortie du livre, Brigitte Lahaie, notre star du X de chez nous des années 70 (hey, elle a fait Apostrophe tout de même!), aurait craqué et crié, "Je veux faire l'adaptation!"rentree-litteraire-2009-0982.jpg

Le pitch est à l'image d'un scénario de porno** : Cassie Wright, ancienne star du X sur le retour, a décidé de mettre définitivement un terme à sa carrière en explosant le record du plus grand gang-bang avec six cent partenaires différents en une nuit.

Le gang-bang façon big bang quoi. La couv', comme toujours chez Sonatine, a de la gueule (pour le fun, j'ai rassemblé quelques couvertures étrangères - et non, je ne suis pas fétichiste!) :

 

Certains seront peut-être déçus mais le roman n'est pas hard. Nous n'assistons pas vraiment au gang bang. Nous sommes dans la salle d'attente, en compagnie de trois hommes, désignés par leur numéro, attribué de manière (presque) aléatoire : M. 72, M. 137 et M.600.

Ils attendent leur tour. En réalité, ils attendent beaucoup d'autres choses. A tour de rôle, ils se racontent, ils se découvrent (intimement - pour le reste, ils sont déjà à moitié à poil, la capote à la main, prêt à bondir/bander).

Rien de bien folichon, donc...chuck-palahniuk-snuff.jpg

Sauf que.

Sauf que le roman a pour titre Snuff.

Sauf que quelqu'un va mourir, donc.

Sauf que ces trois messieurs ne sont pas là que pour entrer dans Cassie et dans la légende*** (des tee-shirts rappelant leur participation à l'événement sont disponibles).

Sauf que l'auteur est Chuck Palahniuk, et vous pouvez aussi faire confiance à l'autre homme derrière les manettes de la version française, Claro.Palahniuk.png

 

Ca commence fort, avec Mr 6000 :

"Un type passait son après-midi en caleçon devant le buffet, à lécher la poudre orange sur les chips au barbecue. A côté de lui, un autre type plongeait une chips dans une sauce à l'oignon puis la léchait. Toujours la même chips, de plus en plus molle. Les mecs ont des millions de façons de marquer ce qu'ils croient être leur territoire."

 

C'est bourré d'informations parfois tellement incroyables que l'on doute, comme cette anecdote avec Hitler créant une poupée gonflable pendant la première guerre mondiale, ou cette autre sur les premiers vibro électriques apparus "dix ans avant les premiers appareils domestiques à être électrifiés" ... et de conclure : "Oubliez les tâches ménagères : notre priorité numéro 1 a toujours été située entre nos jambes." Internet? C'est grâce à l'argent des "astiqueurs solitaires" que l'industrie a pu exploser. True fact.

L'un des leitmotifs du roman est, justement, "la vérité vraie".

Les roses que Mr 72 a apporté à Cassie marquent le passage du temps, en fanant lamentablement. Sheila, la régisseuse snuff2.jpg(la voix féminine du roman, le quatrième narrateur), joue les métronomes, égrenant les numéros des participants appelés sur le plateau.

Le casting est redoutable, "Des Jaunes, des Blacks, des latinos. Un mec en chaise roulante. De quoi satisfaire toutes les niches du marché." Y a les pros (comme Mr 600) et les autres, "Certains n'ont jamais rien enfilé d'autre que leur poing et ne connaissent Cassie que par les vidéos. Pour eux, c'est de l'ordre de la fidélité. Du nuptial. Pour ces mecs-là, avec leurs petits cadeaux, c'est un peu comme une lune de miel. Ils vont pouvoir consommer."

Mr 600 a le sens de la phrase, et d'entrée, il semble en savoir beaucoup. La fin du premier chapitre résume et lance le roman.

" Six cents mecs. Une reine du porno. Un record mondial à vie. Un film culte pour tous les amateurs éclairés de choses érotiques.

Et pas un seul mec ici qui sait qu'il va participer à un snuff."

 

On a les acteurs, le scénario, le temps. Manque le lieu :

"On est six cents à attendre dans une pièce, on respire le même air pour la troisième ou quatrième fois. Il reste presque plus d'oxygène, juste un relent snuff-palahniuk-500x500.jpgsucré de laque. [...]

L'odeur de vestiaire des pieds nus d'un type, et qui rappelle ces fromages français qui sentent les baskets que vous portiez au lycée en gym toute l'année sans les laver. [...]

Dans les seules toilettes qu'on se partage à six cents, le sol est tellement mouillé de pisse que les mecs restent sur le seuil et font de leur mieux pour atteindre le lavabo ou la cuvette."

 

Voilà, vous avez presque tous les éléments. Manque un truc, de taille - le traitement. Les dialogues sont bons, les descriptions efficaces, les personnages vivants.

Et la cerise sur le gâteau, ce sont les titres des films composant la légendaire carrière de Cassie Wright. Et là, les amis, c'est le festival! Et j'imagine que Claro a vraiment dû se marrer à traduire - ou plutôt à trouver des équivalents. Car, pour ceux qui l'ignoreraient, tout l'imagination et toute la création investies dans un film porno le sont souvent dans le titre. D'ailleurs, pour les amateurs, et les curieux, un petit livre est sorti aux éditions Chiflet & Cie (évidemment!) : La Quéquette du Graal compilé par Christophe

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Absi (un disciple de Eco, donc) : florilège en note!****

 

Claro, donc, y va de ses talents, glissant ici et là, quelques titres qui sont des allusions à d'autres plaisirs qui l'agitent : Lassie Cum, Now devient Quatre garçons dans le cul, To Drill a mocking-bird devient Dresse haut ma poutre, maîtresse. Les titres clin d'oeil dans le langue anglaise trouve leur équivalent dans la langue française : Moby Dicked devient Moby Nique, The Twilight Bone devient Ma Suceuse bien-aimée. Et j'en passe!

The Wizard of Ass reste inchangé, forcément!

 

De l'humour donc, du suspense (pas intenable, mais tout de même), de l'amour (si, si!), une vision (patron, une autre!) de l'Amérique façon Palahniuk... Bon, ok, clairement pas le meilleur Chuck Palahniuk mais, tout de même, quelle journée!

 

Signé Stéphane

 

_____________________

* All you need is love! Hihihihi! J'avoue, celui-là m'a bien fait poiler!

Bon, originellement (avant que je décide de donner un titre des Beatles aux articles sur la Rentrée), l'article s'intitulait "Blue book" : pour les puceaux de la langue anglaise, on appelle blue movie, un film pornographique. Je connaissais l'expression mais pas l'origine : j'ai donc cherché et... en fait, on ne sait pas vraiment, il y a plusieurs origines proposées mais aucune ne semble être définitive.

Malgré tout, remarquez que si la langue anglaise voit les coquineries en bleu, chez nous, les choses sont plutôt "roses"!

** Il y a quelques années, Umberto Eco m'avait bien fait rire. Comme ce n'est pas si fréquent (avouons que du côté des écrivains barbus, Joseph Connolly est plus drôle qu'Umberto Eco), je vais partager. Lors de ses Norton Lectures, à Harvard, Eco vulgarise certaines des ses théories sur l'art de la narration. Dans un chapitre consacré au traitement du temps dans le récit, il évoque les films X et donne un moyen technique pour reconnaître un film de boules : l'absence d'ellipse. Le temps y semble distendu lors des actions non pornographiques; celles-ci ne servent qu'à remplir la vacuité du scénario... Ce qui est drôle, c'est d'imaginer Eco devant sa téloche en train de chronométrer les scènes et de prendre des notes.

Faites donc un tour dans ce petit livre incroyablement limpide : Six promenades dans les bois de la fiction et d'ailleurs (Livre de Poche, collection Biblio)

*** J'adore les zeugmes.

**** Blanche-Fesse et les sept mains - Autant en emporte le gland - Pour une poignée de braquemarts - Robocock, etc, etc! Y en a 500 !

Commenter cet article

seren dipity 25/10/2012 09:51


Bon, d'après les statistiques de visites, seulement deux mecs sont tombés sur l'article All you need is love en tapant ces mots de recherche "snuff amateur".


C'est peu, non???


C'est un peu rassurant.