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SERENDIPITY

Déconstruction du roman américain* : sur La Disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel - une lecture critique de Stéphane

3 Mai 2013, 15:00pm

Publié par Seren Dipity

La Disparition de Jim Sullivan (Editions de Minuit) est né d'un constat et d'une interrogation.

Le roman (avant le roman du roman) débute comme ça :

" Récemment, comme je faisais le point sur les livres que j'avais lus ces dernières années, j'ai remarqué qu'il y avait désormais dans ma bibliothèque plus de romans américains que de romans français."

Et, peut-être plus ennuyeux encore, le roman américain ou international (les deux sont souvent les mêmes) a besoin d'une géographie américaine :

"Je ne dis pas que tous les romans internationaux sont des romans américains. Je dis seulement que jamais dans un roman international, le personnage principal n'habiterait au pied de la cathédrale de Chartres."

(On pense à Oster et son roman, Dans la Cathédrale, également publié chez Minuit et dont l'action se déroule à Chartres, au pied de sa cathédrale - clin d'oeil?)

Ce fut précisément le sujet d'une discussion que j'ai eue, il y a quelques mois avec Yann Suty, romancier français qui lui aussi, d'après ses lectures, doit avoir plus de romans américains et anglais que de romans français dans sa bibliothèque : pourquoi le roman français manque-t-il à ce point du souffle géographique et mythique que possèdent les romans anglo-saxons? Pourquoi un Américain écrivant sur son Wyoming natal fait un 'roman des grands espaces' (nature writing fiction) alors que la même chose chez nous, ça donne un roman du terroir et un lectorat de 60 ans minimum? J'exagère un tout petit peu mais pas tant que ça...

Tanguy Viel, ou plutôt le narrateur-écrivain, évoque le manque d'air pour expliquer ses lectures. Avec Yann Suty nous avions évoqué le manque de souffle du roman franchouillard. Dans notre entretien avec RJ Ellory, il parlait de la même chose pour expliquer son recours à la géo-mythologie américaine comme terrain de ses romans plutôt que la perfide Albion - comme l'écrit Tanguy Viel, "mythique est le mot qui convient dans la nature américaine"... Après ce contrat de lecture initial, qui en vaut bien un autre, et l'air de rien, Tanguy Viel se lance donc, après avoir exploré et revisité le roman familial dans Paris-Brest, et le roman policier dans La Perfection du tir, dans une relecture et ré-écriture du roman américain.

C'est réjouissant et très intelligent.

La Disparition de Jim Sullivan est un palimpseste diaphane qui dévoile sans cesse ses antécédents, affichant sans complexe les dessous de la fabrication d'un vrai, bon roman américain. Le narrateur nous explique comment il a écrit son Grand Roman Américain, qu'il intitule La Disparition de Jim Sullivan - sur le chanteur devenu un mythe après avoir disparu mystérieusement dans le désert du Nouveau Mexique**. C'est le chanteur que Dwayne Koster, le vrai anti-héros du roman écoute en surveillant son ex-femme. Le narrateur-auteur a bossé son sujet : il connait parfaitement le roman américain. Non seulement il y met tous les éléments typiquement américains mais il les souligne, des fois que le lecteur lambda ignore à quel point ces motifs sont estampillés Made in America ("une revue de pêche bien sûr, une de base-ball bien sûr" - "habillés comme des Américains, avec des chemises à carreaux et des Converse aux pieds")

La redondance comme figure de style.

Dwayne Koster est (était) prof de littérature, "La littérature américaine, bien sûr. Il avait même soutenu une thèse remarquée sur l'influence de Moby Dick dans le roman contemporain, quoique là-dessus, je n'ai jamais trop insisté, par crainte d'être ennuyeux."

La prétérition comme autre figure de style. Retraçant l'arbre généalogique du clan Koster, remontant jusqu'au XVIIè siècle, il conclut : "Je n'ai pas écrit tout ça dans mon roman." Et aussi : "Si j'étais un vrai romancier américain, c'est sûr que j'en aurais profité pour raconter dans le détail [...] parce que là, oui, il y aurait eu de l'Amérique en barre..."

Quand il dit, il dit qu'il dit. Et quand il ne dit pas, il dit ce qu'il n'a pas dit!

Tanguy Viel décortique et explicite tout : les lieux, les noms, le temps (la concordance des dates, échos de la réalité américaine dans la fiction : JFK, World Trade Center, Irak), l'organisation du récit. En fait, Tanguy Viel a écrit le roman que Gérard Genette aurait pu écrire : tous les sujets abordés dans l'oeuvre analytique dense de Genette sont là. Syntaxe du récit, problèmes et niveaux de narration, intertextualité (y a du monde!), paratextualité (tous les "seuils" d'un livre), architextualité (problèmes de "genre"), ...

"J'ai souvent hésité pour savoir dans quel ordre raconter toute l'histoire, à cause des différents personnages qui la traversaient et donc les différentes lignes narratives qui finiraient par se recouper plus ou moins mais requéraient forcément la patience du lecteur. Mais je n'ai jamais douté que c'était comme ça qu'on écrivait un vrai roman américain, surtout si je voulais que ça fasse comme une fresque, ainsi qu'il est souvent écrit sur la quatrième de couverture, souvent il est écrit 'véritable fresque qui nous entraîne dans les méandres de l'humanité' et ce genre de phrases tout à fait attrayantes qui expliquent le caractère international du livre."

Un roman profondément ludique qui interroge notre mode de lecture et nos lectures à la mode.

Savoureux!

 

Signé Stéphane

PS : j'ai depuis lu le deuxième roman policier de Fabrice Colin qui se déroule, comme Blue Jay Way, aux Etats Unis... ce fut amusant de voir que là aussi, mais de manière moins ostentatoirement consciente, les marques d'américanité, comme dirait Barthes, sont omniprésentes.

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* Ah nos amis les Américains, en musique avec nos amis Les Satellites !

** Jim Sullivan, en vrai et en musique, ça donne ça !

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