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SERENDIPITY

LE DILETTANTISME COMME ART (entretien Claude Tarrène)

9 Août 2009, 10:56am

Publié par Seren Dipity

Claude Tarrène est directeur commercial et responsable des droits étrangers aux éditions Le Dilettante.
Si vous aimez lire, cet homme raffiné est un ami.
Sinon, c'est un homme raffiné.
Il a gentiment accepté de répondre à quelques questions.

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Claude Tarrène :

Puis-je placer ma réponse sous l’autorité de l’auteur de Poésies I & II, Isidore Ducasse?

« Le travail détruit l'abus des sentiments. »
Comte de Lautréamont



Q) Pouvez vous nous faire un petit historique rapide de votre parcours et des éditions Le Dilettante?


Le Dilettante est au départ une librairie du 13e arrondissement longtemps sise au 11 de le rue Barrault et dont je fus l’un des premiers clients en 1974. Elle devint une maison d’édition dix ans plus tard en publiant fin 1984 deux courts textes d’Éric Holder, Nouvelles du Nord et de Bernard Frank, Grognards et Hussards. Et son éditeur Dominique Gaultier cofonda d’abord une maison d’édition portant le nom de l’un des romans préférés, Le Tout sur le tout, de son romancier préféré, Henri Calet en même temps qu’il publia huit numéros de la revue Les Grandes largeurs. L’association perdura quelque temps avant que les plus pros, en vrais faux dilettantes, se dissocient des autres pour imposer cette jeune maison comme une marque de découvertes et redécouvertes dans le domaine de la fiction.
J’ai pour ma part cofondé la revue Le Serpent à Plumes en 1988 et publié trente périodiques puis la maison d’édition du même nom en 1992 pour la quitter mi-1995.  Pour installer cette revue qui avait tout revu, du format à la forme en ayant adopté la grande forme du format magazine et l’édition de textes de récits et fictions courts sous feuillets séparés, des feuilles indépendantes sous une jaquette transparente. J’ai alors placé la revue dans toutes librairies de Paris-banlieue et régions, ce qui m’ a valu d’effectuer 10 (dix) Tours de France en visitant deux fois par an les libraires de province, ce qui me retenait deux fois trois mois hors de Paris, dont une tournée en 1991 d’ailleurs aussi pour le Dilettante. J’ai pillé la catalogue du Dilettante pour le Serpent à Plumes et squatté ensuite la librairie du Dilettante avant de rejoindre les éditions en janvier 2000, soit quelques mois après la sortie du premier livre d’Anna Gavalda. Saison après saison, il faut labourer le terrain et cultiver la patience afin d’espérer récolter les fruits du succès.



 
Q) Vous êtes le mieux placé pour répondre : y a-t-il une identité, un style, un ton "Dilettante"? Et si, comme nous le pensons, la réponse est oui : comment définissez vous cette singularité?

Il  y une identité unique du Dilettante en la personne de son éditeur-directeur-fondateur, M. Dominique Gaultier et de son bon goût qui se décline à travers le temps. Quand on effectue sur Internet une recherche en ligne on nous dit d’emblée : “le dilettante - librairie & éditions : Maison d'édition traditionnelle alternant avec plaisir les rééditions d'auteurs méconnus (Bove, Calet, Forton...) et la découverte de jeunes auteurs ... “ Et le dilettante se présente lui-même sur l’un des rabats de ses livres en rappelant la définition du dictionnaire de référence, Le Petit Laroussse : “du n. (mot italien) Personne qui s'adonne à une occupation, à un art en amateur, pour son seul plaisir. Personne qui ne se fie qu'aux impulsions de ses goûts. (Le Petit Larousse).” Je n’ai rien d’autre à ajouter.

 
Q) Vous avez découvert de nombreux jeunes (et moins jeunes) débutants, êtes vous fier de ces trouvailles et cette ouverture aux jeunes talents est-elle une priorité au Dilettante?

Vous m’obligez à répondre au nom de l’Éditeur-en-chef, ce que je fais volontiers mais en rappelant mes limites. Découvrir n’est pas moins important que redécouvrir, que les auteurs soient jeunes ou moins jeunes importe moins que leurs qualités intrinsèques ou leur promesse. Ainsi nous allons publier un premier roman en janvier 2010 d’un auteur qui doit approcher la soixantaine et en cette année 2009 l’auteur de notre seul premier roman, Juliette Jourdan a dépassé la quarantaine. Quoi de plus fort et de plus charmant que de découvrir quelqu’un pour en faire un auteur? C’est comme tomber amoureux de quelqu’un et en faire quelqu’un d’autre, que la cristallisation opère en quelque sorte pour reprendre une comparaison stendhalienne. Rappelons ici que Henri Beyle fut l’auteur sous son nom de plume d’un remarquable essai intitulé De l’amour.



Q) Cet intérêt pour les nouveaux auteurs ne vous empêchent pas de ré-éditer des textes introuvables ou rares (avec une petite préférence pour les années 20-40) : pourquoi ce choix?

Rééditer des textes devenus introuvables ou oubliés ou méconnus fut l’intention et l’ambition première du travail de Dominique Gaultier, d’abord aux éditions Le Tout sur le tout puis au Dilettante. Quoi de plus frustrant pour un bon libraire que de ne pas pouvoir faire découvrir ses textes préférés sous prétexte qu’ils ne sont plus disponibles à la vente, qu’ils sont épuisés; quel mot! On dirait des amoureux qui ont eu la peau de l’Auteur. Je ne vous suivrai pas quant à une préférence pour les années 20-40 car les textes de Calet, Guérin, Gadenne, Vialatte et Forton, sans parler du grand Hyvernaud sont d’après-guerre mais il est vrai que après Bove, nous avons réédité un texte extraordinaire qui date de 1930, La Peur de Gabriel Chevallier. Un Roman qui vous transporte, qui vous change et a marqué les esprits jusqu’à l’Étranger. C’est un plaisir avant que d’être un travail et de plus en plus difficile car la plupart des bons livres sont maintenant disponibles.

 

Q) Quels sont les prochaines bonnes lectures prévues au Dilettante?

Pour la rentrée nous allons publier le 26 août  2009 un essai brillant, un pamphlet très actuel du jeune François NOURISSIER, Les Chiens à fouetter - sous-titré : Sur quelques maux de la société littéraire et sur les jeunes gens qui s'apprêtent à en souffrir. Puis en novembre deux rééditions. D’abord un roman paru en 1950 aux inconnues éditions du Tambourin, Trois mois payés, de Marcel ASTRUC(1886-1979). Il a écrit ce roman au lendemain du Jeudi noir, point de départ de la Dépression de 1929. C’est le roman saisissant de la crise, vue à travers un petit employé licencié qui erre dans Paris avec trois mois de salaire en poche. Et il s’inscrit dans l’univers d’Emmanuel Bove. Et puis surtout La Cendre aux yeux que Jean FORTON publia chez Gallimard en 1957. Le personnage de La Cendre aux yeux ne pense qu’aux femmes. Un beau jour il rencontre une petite fille, Isabelle. Il se met à l’aimer. Elle a seize ans, elle est douce, elle est seule. Pour la conquérir, toutes les ruses lui sont bonnes, toutes les ficelles que lui a enseignées sa longue carrière de séducteur. Il n’a nul souci du mal qu’il peut commettre. Il ignore ses responsabilités. Mais est-il responsable? Jusqu’à quel point n’est-il pas sa propre victime?
La rigueur du récit, la pureté de la langue, l’humanité des personnages, donnent à ce roman une véritable grandeur. C’est là sans aucun doute le meilleur livre de Jean Forton et un chef d’œuvre. C’est un grand roman d’amour que nous sommes fiers de publier en ayant acquis tous les droits patrimoniaux, c’est dire que nous allons pouvoir le défendre auprès de tout le monde…

 


Q) Dernière question, à la questionnaire de Proust, quels sont vos 5 livres essentiels?

Mes cinq livres essentiels sont dans l’ordre des lettres et non pas des chiffres car toute hiérarchie en la matière ne saurait être que chronologique ou presque :
A) Le Rouge et le Noir de Stendhal parce que je m’y suis révélé à moi-même en fin d’adolescence. Ce fut ma première très forte lecture, celle qui décida de tout, de tout le reste. E la vita va.

 


B) La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette pour louer la manière sobre, la forme alerte et même cavalière de celle qui fonda le roman français, en fit d’emblée une arme légère et complète. Et s’élança ainsi avec une légèreté et une fluidité toute féminine. Pour la petite histoire, celle qui ne souffre pas d’un coup de hache net, déplorons l’oukase présidentielle pour féliciter tous ceux qui ne passent aucun concours administratif.

C) À la Recherche du temps perdu de Proust qui m’évita de réussir le concours de Sciences Po en lisant ce roman  tout l’été de 1976 et me fit rencontrer mon meilleur ami, Marcel Proust. Eh oui pour la modestie, je ne crains personne comme disait un cardinal toscan du XVe siècle.

Viva l’Italia.

D) Une Saison en enfer de Rimbaud pour sa poésie, sa modernité et sa charge de révolte. Et pour apprendre par cœur sans devoir apprendre, par amour.

E) Europa de Tim Parks (1997). Ci-après les extraits d’un roman contemporain et étranger qui m’a beaucoup marqué l’été 2000, car j’y ai lu et vu le cours de ma vie et j’ai l’intention de terminer de la même façon que j’ai commencé, par une citation puisque nous ne sommes jamais que des passeurs de textes. Traduit chez Christian Bourgois en juin 1999, excellemment par Jean Guiloineau, ancien traducteur de Salman Rushdie, qui figure au centième et dernier rang pour Les Enfants de Minuit, des livres du siècle selon le sondage effectué auprès de quelques milliers de clients de la FNAC fin 2000. Le tiercé étant dans l’ordre :

L’Étranger de Camus, À la Recherche de Proust, Le Procès de Kakka. J’avais remarqué ce livre de Parks dès sa sortie à Londres. Encore un auteur après Cormac McCarthy qu’Actes Sud a laissé échapper, il est vrai après Gallimard comme quoi les meilleurs ne sont à l’abri de rien.

« Il m’apparaît qu’une des choses principales dont je suis tombé amoureux quand je suis tombé amoureux d’elle, c’était ce qu’elle avait d’étranger (…) puisque vraissemblablement c’est l’étrangeté, et seulement elle, qui est capable de me faire tomber amoureux, de me faire perdre tout contrôle, d’approcher un état d’adoration - sauf bien sûr que je sais aujourd’hui que je ne tomberai plus jamais amoureux.
Et que je ne le voudrais pas non plus.
Et penser à ce genre de choses ne m’intéresse pas non plus le moins du monde, ni lire des livres qui y sont consacrés, ni en parler, de telle sorte que si j’y pense effectivement, si je lis et si j’en parle continuellement, c’est sans doute parce que je suis obligé de le faire. Sans doute.  …
« Je ne peux pas me masturber, comme je ne peux pas lire, comme je ne peux pas penser, comme je ne peux pas parler. Parce que toutes ces choses sont intimement liées à elle. Pourtant, je dois me masturber, je dois lire, je dois penser et par-dessus tout je dois parler, dans ma tête et au-dehors. Je dois être avec elle.  …
« (…) Peut-être ne saurai-je jamais ce qui m’est arrivé avec elle. Je sais seulement que de toutes les personnes que j’ai connues, elle était la seule avec qui j’ai été heureux, la personne la plus idéalisée, la personne pour laquelle j’ai été prêt à quitter ma femme et ma fille, et en même temps, oui, exactement en même temps et ces deux lignes de pensée sont à la fois reliées et séparées par un millier de détails corroboratifs (mots, images, chansons, odeurs, instants, situations), je pense que c’est la personne qui m’a le plus trahi, qui m’a de la façon la plus complète et la plus indifférente, détruit, la personne qui m’a donné le plus confiance pour me réduire en miettes, pour m’anéantir. (…) Elle m’a dit cela en français, mais je m’en souviens maintenant, et je m’en suis souvenu au moins un million de fois, en anglais, ce qui indique avec quelle rapidité on fait les choses siennes, comment tout ce qu’on vous dit est autant ce qu’on entend que ce qui est effectivement dit.
« (…) Ainsi, me suis-je dit, tu as trompé ta femme pendant des années en te racontant que c’était précisément l’issue que t’offrait cette trahison, le plaisir et la détente émotionnelle que tu y trouvais, qui te permettait de maintenir la famille ensemble, en te racontant, de façon tout à fait ridicule, que la trahison était une forme de fidélité, comme si l’amour, l’obsession, tout ce qu’on voudra, étaient des choses qu’on peut manœuvrer ou manipuler et mettre au service d’une stratégie générale plutôt que de simples choses qui vous arrivent et que vous ne comprendrez jamais, comme naître et mourir.

«(…) Nous vivons dans une grande intimité, très proches les uns des autres, et nous sommes à des mondes de distance, me dis-je.(…) Est-ce que nous aimons à cause de la distance qui existe entre nous, nos différences ? D’âge et de nationalité ? De couleur ? Est-ce la combinaison de l’intimité et de la distance qui crée une telle intensité, un tel désir ? (…) J’aime une femme qui aime être une femme. Jouer à la femme, ai-je pensé. J’aime ce qu’il y a de dangereux en elle. Puis il y avait l’odeur de son souffle et le vieux cocktail de parfum et de peau.(…) Cela m’a rempli l’esprit. Elle est retournée avec son mari. Toute cette histoire, toute ma vie, a été une farce du début à la fin. »




Un conseil : suivez le chat qui dort ...
http://www.ledilettante.com/catalogue.asp

Entretien réalisé par Stéphane.
Merci (encore et encore) à Claude Tarrène pour sa gentillesse et sa disponibilité au fil des années.

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