SERENDIPITY

UN DIEU, UN ANIMAL, UN FERRARI, UNE INTERVIEW

21 Juin 2009, 18:12pm

Publié par Seren Dipity

Le titre de cet article rappelera peut-être à certains ces rimes sublimes de Michel Legrand qui en quatre mots nous raconte la Chute originelle :

Un homme, une femme
Une pomme, un drame.


Mais nous ne sommes pas là pour ça (quoique). Jérome Ferrari a accepté de nous offrir une petite interview.
Avant de commencer, un démenti : Jérome Ferrari ne boit pas. Sauf quand il reçoit un prix littéraire. Et encore. Ce sont les libraires qui le forcent.
A la tienne, Jérome.

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Le titre, Un dieu un animal, vient d'un dialogue du film Apocalypse Now - quelles sont vos autres influences pour ce roman ?


La poésie de Hallâj, sans aucun doute. Une poésie superbe, dont on n’arrive pas à croire qu’elle soit vieille de mille ans. L’intuition mystique dont elle témoigne, selon laquelle l’amour et la cruauté, l’étreinte et l’abandon sont une seule et même chose, ordonne tout le roman.

 

Vous êtes prof de philo et le roman a frappé certains lecteurs par son nihilisme - revendiquez vous cette description ?


Non, pas du tout – même si chaque lecteur est entièrement fondé à nouer avec un livre la relation qui lui convient. Pour moi, il n’est question dans ce roman ni de nihilisme ni de pessimisme. Pour plusieurs raisons. La plus profonde, c’est sans doute qu’un roman ne me paraît pas avoir pour fonction de promouvoir une idéologie quelle qu’elle soit. Par ailleurs, l’écriture est, en soi, un acte absolument opposé au nihilisme comme le sont tous les actes de création. En écrivant Un dieu un animal, je ne m’étais pas donné pour tâche de convaincre les lecteurs que le monde était pourri et la vie grotesque et, si je le pensais sérieusement, je ferais mieux d’aller me pendre plutôt que de contribuer à la misère de l’existence en la déplorant par des écrits publics. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que mon roman est primesautier, bien sûr. Mais je voulais qu’il manifeste l’expérimentation d’une puissance vitale, ce qui n’a rien à voir, je le répète, avec le pessimisme ou l’optimisme. Mes personnages rencontrent quelque chose de puissant, peut-être de trop puissant pour eux, pour reprendre une expression de Deleuze, mais cette rencontre relève pour moi de la vitalité, pas du nihilisme.

 

Les romans écrits à la seconde personne sont rares - pourquoi ce choix ?


Ce n’est pas un choix – dans le sens où je n’ai pas pensé à d’autres possibilités. Ça s’est imposé tout de suite. Ce « Tu » n’est pas un choix formel, il conditionne entièrement ce qu’est le texte, sa tonalité, son rythme, sa structure même. J’avais besoin de la deuxième personne pour obtenir la musique liturgique et solennelle que je cherchais, pour pouvoir parler au personnage et exprimer en même temps beaucoup de compassion et beaucoup de cruauté. Et puis ça m’a permis (ce que je n’avais pas prévu) de passer d’un personnage à l’autre sans transition, sans coupure ni couture, simplement en changeant de pronom personnel. 

 

L'écriture, les transitions et l'architecture même du livre semblent très travaillés, comment s'est passé votre travail d'écriture de Un dieu un animal ?


Au début, je voulais faire deux parties distinctes. Et puis je me suis rendu compte que le « tu » permettait que je m’en passe. Il fallait donc que chaque passage du personnage masculin à Magali se fasse le plus naturellement possible, comme si le texte était tissé d’une seule pièce ou était la forme littéraire d’un plan séquence au cinéma. Il fallait que je me méfie des transitions artificielles. J’ai donc écrit le texte dans l’ordre, un mot après l’autre. D’habitude, je n’écris pas les scènes dans l’ordre qui sera celui de la lecture mais là, c’était nécessaire.

 

Dans votre précédent roman "Balco Atlantico", on trouvait déjà les thèmes de l'exil et du retour au pays, ce sont des thèmes qui vous tiennent à cœur ?


Apparemment oui, je suis bien obligé de le reconnaître, puisqu’ils sont récurrents ; mais je n’en ai pas vraiment conscience. En commençant Un dieu un animal, j’avais bien une forme d’exil en tête mais il s’agissait d’un exil un peu particulier, celui dont on a le sentiment quand on rentre chez soi après un long séjour à l’étranger. L’exil au cœur de ce qui nous est le plus familier.

 

Votre roman est emprunt de lyrisme, voire de mysticisme, est-ce une manière de désamorcer la noirceur du roman ?


Il n’y a pas dans le roman de la noirceur et puis, en plus, du mysticisme et du lyrisme. Il y a une seule chose dont j’ignore le nom qui est tout cela à la fois.

 

En lisant votre roman on a l'impression que de l'horreur de la guerre à l'horreur économique, il n'y a qu'un pas, était-ce conscient de votre part ?


Ça, oui, c’était conscient. Toutes proportions gardées, d’ailleurs, il ne s’agit pas de la même violence et de la même horreur. J’ai découvert plus tard qu’Alain Badiou développait cette idée avec une grande clarté et, me semble-t-il, une grande pertinence. Ce qui m’intéressait était que deux univers qui s’ignorent et se méprisent, celui des guerriers et celui de l’entreprise, puissent n’être finalement que deux visages du même monde.

 

Vous venez de recevoir le Prix Landerneau et vous êtes également finaliste pour le Prix Orange, proposé par des libraires et votés par les internautes (remis le 17 juin), deux prix de lecteurs, en "off" de la rentrée - que représente ce prix et cette reconnaissance de la part de lecteurs ?
 

C’est très simple : ce prix rend possible la rencontre entre mon roman et des lecteurs. Possible, pas inévitable, mais bon… c’est déjà ça ! Vu le nombre de romans qui sortent en septembre et en janvier, cette rencontre est, avant même l’impression du livre, très improbable. Aucun être humain normalement constitué, fût-il libraire ou journaliste, ne peut lire l’ensemble des parutions d’une rentrée littéraire. Etre repéré relève déjà de la chance. Je ne suis pas du tout persuadé qu’un texte ne puisse compter que sur sa qualité, je ne crois pas du tout à la mythologie qui voudrait qu’un grand texte surgisse, porté par sa seule force, envers et contre tout. Je crains fort que des textes plus qu’honorables aient déjà fini au pilon dans une indifférence d’autant plus générale que personne ne s’était avisé de leur existence. Oui, ce prix est une grande chance.

 

Travaillez vous déjà sur un nouveau roman ?


Oui. Et même sur deux. Pas très gais, je le crains.

 

Vous habitez en Corse, mais sur une île déserte quels sont les 5 livres que vous emporteriez ?


Question facile : en hiver, la Corse est pratiquement une île déserte. J’emporterais donc Le monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, Les frères Karamazov de Dostoïevski, Le choix de Sophie de William Styron, Cent ans de solitude de Garcia Marquez et Connaissance de l’enfer de Lobo Antunes. Et je m’accorderai le droit d’en prendre un sixième : Portnoy et son complexe de Philip Roth parce que jamais aucun livre n’a pu me faire hurler de rire comme celui-là et que, sur une île déserte, j’en sais quelque chose, on a besoin de rire de temps en temps.

Entretien préparé par Stéphane et Jean-Philippe.

Merci encore à Jérome Ferrari pour son temps et sa gentillesse.

PS : Jean-Philippe et moi t'attendons pour l
a prochaine tournée!

EDIT : Voir également un autre entretien de Jérome Ferrari :
http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-32118605.html

Commenter cet article

Emmanuelle Caminade 22/06/2009

Merci pour cet article et notamment pour la pertinence de la question sur le "nihilisme" prétendu du livre de Jérôme Ferrari , qui lui permet de s'en expliquer.
Je n'ai pas encore lu toute son oeuvre, mais ce qui frappe, notamment dans "Balco Atlantico", c'est au contraire la puissance de la vitalité qui s'y exprime.

microneedle derma roller 31/12/2013

Thanks for sharing these wonderful books with us. I am sure my children would love to read this. I will buy few of these for sure. They like ready fantasy stories and harry potter series is their favorite. Keep posting more updates in your blog.

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