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SERENDIPITY

GG AU PAYS DES MOTS (amis lexicographes, prenez en de la graine) : sur Gérard Genette - - une lecture critique de Stéphane

27 Mai 2009, 21:54pm

Publié par Seren Dipity

Pour ceux qui ont fait des études littéraires Gérard Genette rime avec souffrance.  Arpenteur de textes, il a posé quelques jalons qui font autorité (Figures III); il a dessiné quelques frontières (Seuils); il a revisité les tunnels qui lient les textes (Palimpseste) -sa cartographie est difficile : découvrir et nommer de nouveaux paysages l'est aussi. Armé d'un bloc note et d'un crayon, il fallait tout noter pour s'y retrouver. Diégèse, prolepse, analepse, hétérodiégétique... Ce type est fou!?!
C'est vrai que c'était du boulot. C'était éreintant comme lecture.
Aujourd'hui Genette a presque 80 ans et il s'amuse. Il n'a plus rien à prouver : il a tout fait. Et il a même réglé ses comptes (dans Nouveau Discours du Récit) avec les branleurs du monde entier qui avaient des choses à redire à son immense Discours du récit (dans Figures III) [Pour les curieux, l'essai intitulé Discours du Récit tiré de Figures III et (son petit frère) Nouveau Discours du Récit ont été réunis en poche (Point Seuil) il y a deux ans, sous le titre simple Discours du Récit]
Donc, mainenant, il s'amuse. Il devient drôle?
Oui.
Mais, contrairement à ce que vous pensez, il était déjà drôle avant. Dans Figures III (1972), après de longues pages bourrées de néologismes qui m'ont bien servis dans mes études, alors que Genette utilise La Recherche de Proust pour introduire une nouvelle terminologie pour l'analyse littéraire, il évoque les paralipses ("ellipse latérale"). Et voici un passage savoureux qui à l'époque (et dans le contexte d'une lecture laborieuse qui tente d'assimiler tout ça...) m'a fait presque hurler de rire :

"Mais le cas le plus remarquable , quoique rarement relevé par les critiques, peut-être parce qu'ils refusent de la prendre au sérieux, est celui de cette mystérieuse "petite cousine" dont nous apprenons, au moment où Marcel donne à une entremetteuse le canapé de la tante Léonie, qu'il a connu avec elle, sur ce même canapé, "pour la première fois les plaisirs de l'amour"; et ce, nulle part ailleurs qu'à Combray, et à une date assez ancienne, puisqu'il est précisé que la scène d'"initiation" s'est passée "une heure où ma tante Léonie était levée" et que l'on sait par ailleurs que dans les dernières années Léonie ne quittait plus la chambre. Laissons de côté la valeur thématique probable de cette confidence tardive, et admettons même que l'omission de l'événement dans le récit de Combray relève d'une pure ellipse temporelle : l'omission du personnage dans le tableau de famille ne peut se définir, lui, que comme une paralipse, et la valeur de censure en est peut-être encore plus forte. Cette petite cousine sur canapé sera donc pour nous - chaque âge a ses plaisirs - : analepse sur paralipse."

Cette petite remarque en passant "chaque âge a ses plaisirs"... quel soulagement : Gérard Genette est comme nous, il aime la poilade. Et les canapés avec cousine.
La maison de Tante Léonie est à 10 kms de l'endroit d'où j'écris. Léonie, si tu nous regardes, pardonne lui.

GG est à la retraite et, comme Sim ("Et la retraite bordel" clin d'oeil au chef d'oeuvre Et la tendresse bordel -inoubliable), il écrit. Sauf qu'il est plus drôle que Sim. Le nouveau livre de Genette a pour titre Codicille, c'est la 'suite' du réjouissant Bardadrac sorti en 2006. Si Genette n'était pas si lié historiquement aux éditions du Seuil, il pourrait sortir ses livres chef Chiflet :
http://www.editions-mango.com/site/index.php?clef=MG_THEME&them_id=11

Et ce qu'il y a de bien avec son livre c'est qu'on peut ne pas tout lire. On le laisse traîner (de préférence dans les toilettes -lire Genette aux toilettes et sans bloc note : quel luxe!) et on l'ouvre au hasard. C'est le dico bordélique d'un amoureux des mots, des bons mots, des curiosités de la fiction et de la vie, du jazz, et des canapés... Ca va d'une entrée à deux lignes à d'autres rubriques ("Médialecte", "Mots-chimères") qui s'étalent sur plusieurs pages. C'est amusant, intelligent et parfois cryptiques juste comme il faut.
Morceaux choisis :
Enfance. Marie : "Mais qu'est ce que j'ai fait au bon Dieu pour avoir un fils pareil?"
Braguette. "C'est embêtant quand on commence à oublier de la fermer -Le plus embêtant (répond Valéry, toujours pratique) c'est quand on commence à oublier de l'ouvrir."
Occiput. Jack l'éventreur.

Et puis il y a des questions, des remarques faites en passant. Des débats ébauchés qui rappellent que les jeux ne sont pas encore tous faits. L'entrée Roman par ex où Genette évoque la difficile question de la frontière entre roman, fiction et littérature. Et cette semaine encore j'ai assisté à une belle démonstration que rien n'est résolu. Autour de la table, il y avait des libraires et trois auteurs (Dan Franck, Yasmine Char et Laurence Tardieu) et, croyez-moi, le débat entre roman et littérature existe encore et sert souvent à distinguer le bon du mauvais. Je n'ai pas osé demandé à l'assemblée si ils pouvaient m'expliquer Qu'est ce que la littérature? (je demanderais à Sartre quand je serai mort) mais cela m'a amusé de voir que tout le monde semblait savoir de what we talk about when we talk about literature, comme dirait Woody Allen ou Raymond Carver, je ne sais plus.
Gérard Genette y va donc de sa petite contribution.
Bref. Ce livre est rafraîchissant comme un film de Woody. Drôle et intelligent, quoi.

Signé Stéphane

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