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SERENDIPITY

LN B7 / touché, coulé : interview Julien Doussinault, sur Hélène Bessette

27 Mai 2009, 20:57pm

Publié par Seren Dipity



Julien Doussinault, vous avez écrit une biographie d'Hélène Bessette (chez Léo Scheer, qui ré-édite les romans de B7 ) Comment avez vous découvert cet auteur?

 

Dans une librairie (puisque c’est souvent là que les scandales éclatent). En 2000. J’étais libraire chez Joseph Gibert, à Paris, et je discutais de littérature avec mon collègue du rayon Beaux-Arts. Un jour il me parle d’Hélène Bessette, me dit qu’on ne sait rien d’elle sinon qu’elle est édité chez Gallimard, que c’est un écrivain des années cinquante et que Duras lui a tout piqué. Il m’offre ce qui fut mon « premier B7 », N’avez-vous pas froid, dans une édition originale achetée trente francs chez Compagnie. Les pages n’étaient pas découpées, la couverture légèrement défraichie… J’ai couru au Jardin du Luxembourg, déchiré les pages à la hâte, et j’ai vu…

 

Vous arborez en permanence un badge "Lisez Hélène Bessette!". Pourquoi est-il important de lire B7 ou, autrement dit, qui était B7?

 

D’abord, parce que le militantisme en littérature (au moins l’engagement) est aussi important qu’en politique. Les impostures et les injustices y sont nombreuses, et il faut être vigilant. Bessette, c’est pour moi la plus grande injustice littéraire de la deuxième moitié du XXe siècle : un écrivain qui fut admiré par les plus grandes figures littéraires de l’époque (Duras, Sarraute, Aury, Beauvoir, Paulhan, Leiris, Queneau, Dubuffet…) mais que l’histoire littéraire française avait complètement oublié, un auteur dont Gallimard a publié 13 romans (et une pièce de théâtre) en seulement 20 ans, de 1953 à 1973, et qui n’avait d’autre postérité qu’aux Puces de Clignancourt. Bessette, c’est une Terroriste : elle fait voler en éclats tous les codes édifiés par Saint Germain et donne naissance à un roman qui n’est pas du nouveau roman mais bel et bien un roman nouveau.

 

Comment devient-on le biographe de B7? (la petite histoire...)

 

Retour au Jardin du Luxembourg. Des pages à peine feuilletées et déjà sublimes, qui dépassaient tout ce que j’avais pu lire jusqu’à présent. Du nouveau. Enfin du nouveau ! (plus tard j’apprendrai que Raymond Queneau avait utilisé les mêmes termes). Je devais en savoir davantage sur cette femme dont je n’avais jamais entendu parler, mais avant il fallait que je me procure d’autres livres. Je fis le tour des librairies parisiennes et glanais tout ce que je pouvais, ici Ida ou le délire, là Les petites Lecocq, ailleurs La Route bleue… Entre temps je posais à tous la même question : « Hélène Bessette, vous connaissez ? », et tous avouaient n’en avoir jamais entendu parler. Je résolus d’aller directement chez Gallimard, au 5, rue Sébastien Bottin, où je découvris un dossier de presse éloquent, et, surtout, un dossier de correspondances entre Bessette et les Gallimard (Gaston, Robert et Claude), énorme, l’un des plus volumineux me dit-on de la maison. Plus précieux encore, l’on me tendit les noms des deux fils de B7 et leurs coordonnées. Bessette était morte en 2000. Née en 1918, et elle avait donc eu deux fils. Je les ai rencontré, leur ai expliqué que je cherchais des informations sur leur mère, que je voudrais peut-être même en faire l’objet de recherches universitaires (à l’époque je faisais une maitrise d’Histoire), je leur demandais s’ils avaient des papiers, des documents, j’étais vague parce que je ne savais pas vraiment ce que je cherchais à ce moment (et je ne trouvais rien dans les bibliothèques, ni dans les anthologies d’histoire littéraire et encore moins sur internet) et là, stupeur, ils me dirent qu’il y avait dans leur garage dix valises laissées par leur mère après sa mort, qu’ils ne savaient pas ce qu’elle contenaient (ils ne savaient d’ailleurs pas vraiment que leur mère était écrivain, pour eux elle avait été institutrice puis femme de ménage) mais que si ça m’intéressait ils pouvaient me les mettre à disposition. En ouvrant une première valise, je découvris 50 lettres manuscrites de Raymond Queneau, trente d’Alain Bosquet et 10 de Jean Dubuffet, des brouillons, des notes et des manuscrits… un trésor ! Plus je lisais et plus j’avais la certitude que Bessette avait bel et bien compté à une époque et je me suis mis en tête de chercher les raisons de sa disparition. J’ai d’abord passé deux ans a reconstitué la vie et l’œuvre de Bessette, rédigé un mémoire de DEA de Littérature française dirigé par Henri Godard et Jean-Yves Tadié, puis suis devenu libraire pour vendre du Bessette. A l’époque on trouvait encore quelques titres dans l’ancienne édition de Gallimard ; je les ai épuisés. C’est à ce moment que Laure Limongi chez Léo Scheer m’a contacté (j’avais aussi créé un site internet sur LNB7) pour me dire qu’elle voulait tout rééditer. Après un inédit en 2006, Le Bonheur de la nuit, puis maternA et Suite Suisse, Laure voulait faire paraître une biographie pour expliquer l’invraisemblable que fut la vie de Bessette. J’ai repris mon mémoire de DEA, l’ai corrigé, remanié. C’est devenu une biographie, ou plutôt un essai biographique, dans la mesure où je voulais citer un maximum de ses textes et les mettre en relation les uns avec les autres.

 

 

Quelles oeuvres de B7 faut-il lire absolument?

 

Ida ou le délire, qui vient de paraître, toujours chez Leo Scheer dans la collection Laureli. Ca fait longtemps que je l’attends celui-là, c’est probablement le roman le plus triste et le plus touchant de Bessette, où l’on retrouve ce qui fait son style, ce qu’elle appelait son « roman poétique », avec le passage à la ligne qui dessine sur la page comme les barreaux d’une échelle que l’on descendrait dans le noir le plus total, seul, pour se rendre compte qu’ils nous mènent au fond d’un puits et qu’on ne pourra pas remonter. maternA, c’est l’un des plus bel incipit de toute l’histoire de la littérature. La Tour , qui passe au crible tous les mécanismes de la société de consommation. Garance Rose (« roman non complet, provisoire, semi définitif et contractuel), Vingt minutes de silence (l’histoire d’un parricide), Suite Suisse (ce n’est pas un hasard si le titre du livre sonne comme suicide), La Route bleue (surtout si vous aimez les Pastorales de Gauguin), N’avez-vous pas froid (sans point d’interrogation), Si (comme une réponse au précédent, qui n’était pas une question… Vous suivez ?), Les petites Lecocq (un hommage à Gaboriau), Lili pleure (son premier roman), La Grande Balade (Freud aurait adoré)… En fait il faut tous les lire absolument.

 

Avez-vous d'autres projets d'écriture?

 

Non.

 

Que lisez vous quand vous ne lisez pas B7? Question à deux euros : les 5 livres à emmener sur une île déserte?

 

Tous les livres parus aux Editions Attila ! En ce moment je lis Invention des autres jours, de Jean-Daniel Dupuy, en attendant de découvrir le Paris insolite de Jean-Paul Clébert. Je ne suis jamais déçu par Attila et par son éditeur fou, Benoit Virot, et de la même manière, je lis tout ce qui sort des Editions Monsieur Toussaint Louverture.

 

Sur une île : (où l'on découvre qu'on peut écrire une biographie sans savoir compter jusqu'à 5)

La Vie mode d’emploi, Georges Perec

Tout Henri Michaux et tout Rimbaud

Les Mystères de Paris, Eugène Sue

Don Quichotte, Cervantes (traduit par Aline Schulman !)

SchrummSchrumm, ou l’excursion dominicale aux Sables  Mouvants, Fernand Combet

Les frères Karamazov et Les Carnets du Sous-sol, F. Dostoievski

 

Et s’il me reste un peu de place (mesdames, messieurs, ça veut dire que Julien sera nu sur cette île... ayant choisi des livres plutôt que des vêtements...)

 

Water Music, T.C Boyle

Bartelby et compagnie, E. Vila-Matas

Faux Pas, Maurice Blanchot

La Horde du Contrevent, Alain Damasio

Les liaisons dangereuses, Laclos

L’autobiographie d’Alice B. Tolkas, G. Stein

L’homme sans qualité, Robert Musil

Les correspondances de Flaubert, Baudelaire et Léautaud

Le Maître et Marguerite, Boulgakov

Le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas

Le mythe de Sisyphe, Albert Camus

Voyage au bout de la nuit, L.F. Céline.

Les Chants de Maldoror, Lautréamont

La révolution inconnue, Voline

 
Un immense merci à  Julien Doussinault d'avoir accepté l'invitation.

Christine Bauer nous envoit ce lien, en rapport évidemment avec Hélène Bessette :
http://regardaupluriel.hautetfort.com
Le Monde est petit, ce lien nous renvoit vers un autre blog... celui de Claro sur lequel je suis justement en train d'écrire.

Signé Stéphane.

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Renaud 28/05/2009 17:46

Bravo, grâce à vous je découvre Hélène Bessette (LNB7 : pas simple à comprendre quand on ne connait pas :-).
C'est un article riche et intéressant. Et une belle découverte !