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SERENDIPITY

Love's in need of love today* : sur Love de Richard Morgiève - une lecture critique et apocalyptique de Stéphane

8 Mars 2015, 10:06am

Publié par Seren Dipity

Dernière partie d'un trilogie ambitieuse, Love fait suite à United colors of crime  et Boy ICI qui exploraient, déjà, le rapport des personnages de Morgiève (et de Morgiève lui-même) à leurs histoires personnelles - ou à leur absence d'histoire**.

Ca débute comme ça :

"La fin du monde est survenue après Montélimar."

Le monde prend fin alors que Chance execute sa mission. Une centrale explose et ce n'est que le début de l'apocalypse. Chance poursuit sa mission - tuer Arsanjani -, sous l'oeil de Contrôle, cette organisation secrète qui a fait de lui une machine à tuer, sans âme, sans passé et même sans présent sinon celui qui lui est dicté par Contrôle via des lunettes, capteurs et autres implants. Lorsqu'il croise la route d'une femme dont la flamme vitale semble s'être fracasser sur l'autel de la somnolence conjugale, Chance est ébranlé et découvre que le salut ne peut venir que de l'amour. Il n'aura de cesse de retrouver cette femme et de découvrir qui il est vraiment. Quitte à s'inventer en avançant.

Le roman s'ouvre, avec, en exergue, deux citations extraites de Van Vogt, Le Monde des A et le livre de l'Apocalypse. Deux intertextes liminals qui sont des clés de Love. Le Monde des A, que l'on retrouve dans le roman, est le récit d'une quête identitaire et L'Apocalypse trouve deux autres intertextes eschatologiques célèbres : La Route de Cormac McCarthy et Malevil de Robert Merle. Lancé à toute allure, Love offre une vision hallucinée de ce monde en train de sombrer, "Une agitation extrême, désespérée. Une sorte de zoom sur la société humaine, vaine et si fragile."

Alors que s'organise le chaos ("Chacun pour soi, le désastre pour tous.") singée par la parole des autorités ("Des mots de président sans destin.") et celui des médias ("Kevin Levine pour Direct Apocalypse. L'émission qui donne la parole aux naufragés de l'atome, à celles et ceux qui sont dans la tourmente."), Chance fonce, tête baissée, vers le seul avenir qui lui reste "Dans la nuit atomique, sur les traces de la mort et du pire." Et bientôt dans le silence. Plus de technologies, plus de médias (ce qui nous crève et nous nourrissait dans Boy). Faut tout ré-apprendre. Même à se nourrir.

Dans ce récit virtuose du chaos final, Richard Morgiève parvient encore à surprendre avec cette quête folle et terriblement humaine, entre survie et rédemption, liberté et amour.

Un roman âpre, hypnotique avec cette langue que Morgiève aime malmener depuis toujours. 

"- Foutez le camp, a dit le libraire en se levant. Ce n'est pas l'histoire qui fait la littérature mais la façon de l'écrire... D'imposer la chimère. Sans chimère pas d'histoire non plus."

Puisque le sens a disparu, restent les lettres qui composaient jadis les mots et le sens - d'où ce jeu de piste sur certaines lettres, X, Y ou I.

Que s'est-il passé? Pourquoi la fin du monde? La réponse est à chercher - si vraiment vous y tenez -dans notre présent. 

"Dans le nouveau monde qui sortait par césarienne du ventre de l'ancienil y avait forcément des questions mais avant il fallait trouver les solutions. Le risque intégral que l'ancien monde avait couru l'avait désintégré, il se reformait, s'agglomérait autour de concepts inconnus, différents."

La découverte du nouveau monde s'accompagne - ne peut s'accompagner que - de la prise en mains de la liberté, de son propre corps. Chance - hasard en anglais - brise les chaines et broie la contingence. 

"Chance a ôté ses lunettes, il en avait assez d'Arsanjani, d'être perpétuellement raccordé à ceux qui l'utilisaient comme un pion. Sans lunettes, le monde était différent. C'était sûr. Il vivait depuis combien de temps avec ? Il n'en avait aucune idée. Il était peut-être né avec ? C'est à lui-même qu'il devait désormais poser des questions. Il faudrait qu'il apprenne. La femme le raccordait à sa décision de ne pas tuer. Sa prise de liberté et la femme étaient liées. La femme avait disparu, restait la liberté. La prendre vraiment. Etre libre le reste de sa vie."

"Il se mutilait tout de suite, sans attendre. Il voulait vivre libre, arracher de son corps les fers avec lesquels on l'avait chosifié."

Finalement, peu importe ce qui a provoqué le merdier... Morgiève est une sorte de nihiliste romantique. "Qu'est-ce qu'ils nous ont laissé, les matins qui chantent... On a plus qu'à être amoureux, comme des cons..."***

De Je pense, donc je suis à J'écris mon histoire, donc je suis et, enfin, à J'aime, donc je suis.

"Peu importait son prénom. C'était elle. Elle était là dans le sentiment de joie et de liberté qu'il éprouvait, là dans ce nouveau monde de fumées et de poussières. Partout dans ce monde de mort. A quoi aurait servi la vie, sans elle ? La fille était là, à la fin du monde et elle changeait tout. Donnait du sens à ce qui n'en avait jamais eu pour Chance. La fille ce n'était pas le but d'un jeu. La fille n'était pas un but. Elle était un tout. Non, le tout. Chance s'est arrêté de courir, stupéfait par la place que la fille prenait dans sa perception. Dans son esprit. La fille mettait ce i qui changeait tout dans amer."

"Il l'aimait, il l'aimait, il l'aimait. Plus que le mot aimer, le mot amour."

 

Avec Morgiève, "C'était l'opéra du Big End : tout était impossible mais tout avait eu lieu."

La fiction, c'est peut-être ça.

La littérature, c'est Love.

Signé Stéphane

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** "Impossible de narrer la vie, c'était toujours incompréhensible. Abracadabrant et aberrant."

*** Un Monde sans pitié.

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