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SERENDIPITY

Douce France* : sur Un faux pas dans la vie d'Emma Picard de Mathieu Belezi - une lecture critique de Stéphane

23 Janvier 2015, 09:45am

Publié par Seren Dipity

Contrairement à ce que vous lirez un peu partout,

la vraie bombe littéraire de la rentrée de l'hiver 2015, chez Flammarion,

n'est pas Soumission de Michel Houellebecq (dont on reparlera sans doute ici puisque nous sommes quelques uns à l'avoir lu)

mais ce roman là :

Ca débute comme ça : 

"Mais avant de me taire, il faut que je dise dans quel enfer on nous a jetés, nous autres colons, abandonnés à notre sort de crève-la-faim sur des terres qui ne veulent et ne voudront jamais de nous

  Léon, ouvre bien tes oreilles

qui s'échinent à ronger les doigts de nos mains paysannes, à tanner la peau de notre dos, brûler les pupilles de nos yeux, couper le souffle de nos poitrines

 Léon, ouvre bien tes oreilles et tiens-toi tranquille [...]"

La fin des années 60 en Algérie est difficile. Pas les années 60 du XXè siècle, celles du XIXè. L'Algérie est française depuis quelques années mais la France a besoin de colons pour que cette réalité administrative soit bien tangible sur place. Elle offre aux français désireux de prospérer, des terres. Emma Picard reçoit vingt hectares et une ferme.

"   ne m'avaient-ils pas dit, ceux qui se croyaient bien renseignés et qui ne l'étaient pas, que l'Algérie était la terre de l'abondance, [...]"

L'Algérie pour Emma Picard est l'Eldorado de la dernière chance. Veuve avec quatre enfants, elle n'a plus que cette opportunité pour survivre. La ferme est bien là, les vingt hectares promis, aussi. Pour le reste, l'abondance et la prospérité, elle va lutter. Et lutter. Et lutter encore. Avec un courage désespéré et magnifique que seuls les condamnés peuvent montrer, elle ne lâche rien et, épreuve après épreuve, elle pousse son rocher...

Dès le seuil du roman s'installe une alternance entre le récit de ces quelques années de labeur et de peines, et les paroles de réconfort, d'encouragements, adressées à Léon, son dernier enfant. Cette alternance,  avec son urgence oppressante qui s'accroit au fil du roman, au fil de cette nuit, de cette agonie, de paroles prononcées dans l'urgence et dans le besoin vital de témoigner ("Mais avant de me taire, il faut que je dise...") - cette alternance vous saisit à la gorge et ne vous lâche pas. Mathieu Belezi déploie une langue brûlante de rage et de soleil, oscillant entre les phases euphoriques liées aux petites victoires d'Emma Picard sur la terre et les éléments, et les souvenirs si douloureux des calamités qui se sont abattues sur Emma Picard et ses enfants, telles les plaies d'Egypte (sécheresse, sauterelles, maladies, etc), dans cette tragédie profondément humaine, passionnante et bouleversante.

C'est un chant funèbre qui résonne au coeur de la nuit et qui balaie toutes les fadaises que vous pourrez lire ailleurs. Ecoutez la voix d'Emma, lisez la langue puissante de Belezi et vous aurez déjà lu un chef d'oeuvre en 2015... que souhaiter de plus en ce début d'année?

Signé Stéphane

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* Rachid Taha, ICI.

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