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SERENDIPITY

In a sentimental mood* : sur De si jolies ruines de Jess Walter - une lecture critique de Stéphane

14 Octobre 2014, 09:00am

Publié par Seren Dipity

Quelques jours dans la vie d'une starlette en 1962, dans la vie d'un jeune italien qui rêve de faire prospérer l'hotel lancé par son défunt père, dans la vie de Richard Burton et Liz Taylor, dans la vie d'un écrivain dont l'oeuvre se résume à un chapitre, dans la vie d'un roi finissant d'Hollywood et ses débuts de requin. Et de beaucoup d'autres. Quelques jours. Quelques décennies.

Ca débute comme ça :

"Avril 1962

Porto Vergogno, Italie

L'actrice mourante arriva dans son village de la seule manière permettant d'y  accéder directement : à bord d'un bateau à moteur qui pénétra dans la crique, dépassa la digue de pierre en tanguant et vint heurter l'extrémité du ponton."

Pasquale Tursi est en train d'aménager un semblant de plage quand Dee Moray, jeune actrice de vingt-deux ans, arrive tel une apparition. Il vit seul avec sa mère, accablée de chagrin depuis la mort de son mari, et avec sa tante. Il rêve qu'un jour l'hôtel, la folle idée de son père, accueille des touristes américains. Quand la jeune actrice Dee Moray, blonde, sublime, arrive après avoir quitter le sulfureux tournage de Cléopatre, le rêve semble prendre corps. Mais Dee Moray, de son côté, vient de voir son rêve de carrière hollywoodienne brisé par une nouvelle terrible : elle est atteinte d'un cancer. 

A des années lumières, en 2012,  à Hollywood, Claire se prépare pour ce qui sera sans doute son dernier jour comme assistante de Michael Dean, producteur génial et glorieux par le passé mais à la carrière finissante. C'est le jour des pitchs. Fan des grandes années d'Hollywood, elle rêve depuis des années d'entendre le pitch qu'elle pourrait contribuer à faire produire. Mais rien ne vient. La fin des séances arrive et elle s'apprête à quitter définitivement son poste. Elle envisage de quitter aussi son petit ami, acteur de seconde zone et porn-addict. Mais un jeune homme accompagné d'un vieil italien l'attendent. Après quelques minutes à écouter l'histoire du vieil italien, elle appelle Michael Dean, soixante-dix ans passés mais tellement rajeuni par des interventions qu'il ressemble à un droïde ou un vieillard avec une tête d'enfant, finie à la cire...

 

La couverture est ornée d'une photo de Porto Vergogna (aujourd'hui). Cette photo carte postale pourrait faire craindre un roman sentimental à la noix. Méfiez-vous de la couverture. Elle cache une merveille de roman, touchant, protéiforme, parfaitement maîtrisé, habitat d'une belle galerie particulièrement profonde de personnages. Jess Walter, dont c'est le sixième roman***, va et vient dans le temps, entre 1962 et 2012, entre l'Italie et Hollywood.

Si Jess Walter s'était contenté du récit de ces deux espaces temps, le roman aurait peut-être été cette carte postale trop colorée. Mais Jess Walter est bien plus habile que ça. 

Il nous offre un détour par 1846-47 avec l'expédition Donner** qu'un jeune scénariste vient pitcher devant l'assistante du grand producteur Michael Dean. Il nous offre un épisode splendide pendant la Seconde Guerre Mondiale, sous la forme du premier chapitre d'un livre sur la guerre. Autre premier chapitre resté inédit, celui de l'autobiographie de Michael Dean, qui vient apporter une autre lumière sur les événement de 62. Il nous offre des chansons, des pièces de théatre, des géants d'Hollywood, des mafieux, des prostituées, des vies ratées, des bunkers qui abritent des peintures. Il nous offre des scènes intimes particulièrement réussies, des dialogues justes.

A la question du jeune Pasquale Tursi sur son fameux roman "De quoi ça parle? Qu'est-ce qui se passe?" l'écrivain Alvis Bender répond "Oui, bien sûr. Le marché exige une histoire." et quelques pages plus loin, après avoir développer une métaphore entre les histoires et les nations, les empires :

"Les histoires-nations se développent et déclinent. Les gouvernements changent, des modes apparaissent et gagnent leurs voisines. A l'image de l'Empire romain, le poème épique s'étend sur plusieurs siècles, jusqu'au bout du monde. Le roman a prospéré avec l'Empire britannique, mais attends voir... Qu'est-ce qui se développe en Amérique? Le cinéma?

Pasquale sourit.

_ Et si je vous demande si les histoires sont des empires, vous allez me dire...

_ Les histoires sont des gens. Je suis une histoire, tu es une histoire... ton père est une histoire. Nos histoires partent dans toutes les directions, mais parfois, quand on a de la chance, elles se rejoignent et n'en forment plus qu'une et, pendant quelques temps, on est moins seul..."

Belle mise en abyme du livre et de notre lecture. Nous sommes effectivement chanceux : tous ces personnages forts, toutes ces histoires...

La lecture du livre-lu par Edoardo Ballerini est excellente. Jess Walter, dans un entretien qui suit l'audiobook, explique d'ailleurs qu'il lit à haute voix ses écrits. De fait, la langue est fluide, vive, colorée.

Traduit en français par Jean Esch, traducteur prolifique (Michael Connelly, Chesbro, Westlake, Toshes, Pullman... and many more.)

Une adaptation hollywoodienne est en cours... preuve qu'un excellent roman, même s'il est assez critique de l'industrie du cinéma, demeure une excellente source pour un film qui, espérons-le, sera à la hauteur du texte de Jess Walter.

Brillant.

Signé Stéphane

_________________

* Stefano Di Battissta, ICI.

** Voir l'article wiki, ICI.

*** Trois ans après La Vie financière des poètes, ICI.

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