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SERENDIPITY

Du bois dont on fait les (bons) livres : sur L'écrivain national de Serge Joncour - une lecture critique de Stéphane

27 Octobre 2014, 11:51am

Publié par Seren Dipity

Un écrivain est invité dans un bled, au milieu des forêts du Morvan, en résidence. Serge - c'est son prénom - est ravi. Nous aussi.

Ca débute comme ça : 

"Ce séjour promettait d'être calme. C'était même l'idée de départ, prendre du recul, faire un pas de côté hors du quotidien. En acceptant l'invitation je ne courais aucun risque, la sinécure s'annonçait même idéale, un mois dans une région forestière et reculée, un mois dans une ville perdue avec juste ce qu'il faut de monde pour ne pas craindre d'être seul, tout en étant royalement retiré, ça semblait rêvé."

Ca débute bien, hein? Ouais, bah, à la fin du premier chapitre, on fait les comptes, et là... ça débite bien aussi : "[...] pas une seconde, je  n'imaginais que le doux séjour puisse virer au cauchemar, pas une seconde je ne pouvais envisager que tout bascule au point de sombrer dans la folie des pires dérèglements. Oui, sans ce fait divers à quelques kilomètres de là, tout se serait parfaitement bien passé."

Le fait divers en question le prend à la gorge dès son arrivée, à la gare. En attendant que quelqu'un vienne enfin le chercher, il s'installe à l'ersatz de bar et tombe sur un article dans le canard de la veille. Un vieil homme a disparu et un couple est suspecté. L'homme a été interpellé avec de l'argent en grosses coupures sur lui. Il est enfermé. La fille a été relachée mais reste suspecte. C'est la photo de cette fille qui va harponner notre écrivain.

Cet écrivain est, dès la soirée organisée par la mairie pour célébrer son arrivée, propulsé "écrivain national".  Sa mission, en contrepartie de son séjour offert, est d'écrire un feuilleton qui ne manquera pas de vanter le charme, "de mettre en avant les aspects avantageux de la région, 'pour peu toutefois d'en trouver', [avait-il] glissé au téléphone à la correspondante du journal qui avait moyennement apprécié [sa] blague."

Etre un écrivain, c'est comment? Serge Joncour vous l'explique. Avec beaucoup d'humour et d'autodérision, le lecteur l'accompagne dans ses pérégrinations d'auteur... séances de dédicaces, ateliers d'écriture calamiteux, coups durs et coups de mou, carrière en dents de scie, méfiance et résilience. Petits fours, jus d'orange.

"Se présenter aux autres en tant qu'écrivain, c'est prendre le risque d'être perçu comme un réceptacle, soudain chacun se valorise de l'universelle conviction d'avoir quelque chose à raconter."

Il découvre rapidement que la région est en fait composée de plusieurs bleds et qu'ils sont tous le plouc ou le sauvage de l'autre. La forêt cache évidemment des ogres et des sirènes plus ou moins malveillantes... En fait les forêts du Morvan habrite surtout un fait divers et une bataille entre écolos et entrepreneurs autour d'une usine à bois.

"Au-delà de l'indéniable voyeurisme, le fait divers distrait de l'actualité conventionnelle, on y éprouve les affres d'un bien intime spectacle auquel on sent soulagé de ne pas participer. Il y a une vertu expiatoire à plonger dans ces paragraphes aux titres incandescents, ces chroniques terribles qui entraînent vers une tout autre histoire que la sienne et la rend chanceuse par comparaison."

Pourtant, il va y plonger dans le fait divers jusqu'à en devenir suspect. Mais quoi, qui résisterait à la belle et sombre hongroise, Dora, digne des plus grandes héroïnes de la fiction?

"Qu'importe, j'avais trop envie de voir si l'image de la déesse dramatique correspondait bien à la réalité. Au-delà de ses traits, cette file m'attirait parce qu'elle était dans une situation impossible, et qu'elle se hissait au rang supérieur de ces humains qui bataillent avec le tragique."

Ce glissement entre réalite et fiction (à moins que cela ne soit l'inverse) participe au plaisir de L'Ecrivain national. Le narrateur, tellement en-dessous de ce qu'on attend de lui qu'il en devient attendrissant, est fasciné par cett Dora. Alors il va jouer au détective.

" [...] ces concepts qui m'accompagnaient depuis hier, 'homicide', 'suspect', 'incarcéré', 'crime', voilà qu'ils me foudroyaient de leur charge dramatique, je n'étais plus dans cette distance prudente que sécrètent les histoires tant qu'on ne fait que les lire."

Mais le détective en herbe -ou plutôt en bois tendre- va se retrouvé piégé par sa curiosité et son statut d'écrivain...

Une très bonne promenade en forêt* ! 

Signé Stéphane

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* En écrivant cela, je ne peux manquer de penser à -et donc de vous rappeler- cet excellent petit livre d'Umberto Eco, Six promenades dans les bois de la fiction et d'ailleurs. Une autre lecture réjouissante!

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