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SERENDIPITY

Western spaghetti* : sur Marina Bellezza de Silvia Avallone - une lecture critique de Stéphane

12 Septembre 2014, 15:06pm

Publié par Seren Dipity

Le Lynx nous avait aidé à patienter mais tout juste... Trois ans après un excellent premier roman, D'Acier (ICI), Silvia Avallone revient enfin avec Marina Bellezza. C'est sans doute l'un des romans que j'attendais le plus dans cette très bonne rentrée.

Ca débute comme ça : 

"Une clarté diffuse brillait quelque part au milieu des bois, à une dizaine de kilomètres de la départementale 100 encastrée entre deux colossales montagnes noires. Seul signe qu'une forme de vie habitait encore cette vallée, à la frontière nue et oubliée de la province."

Sur une route déserte, trois amis cherchent à fuir l'ennui et la désolation de la vallée. De villages désolés en zones industrielles sinistrées, ils roulent - "une soirée identique à des milliers d'autres." Après avoir heurté un cerf, image de la violence du monde face à la nature sauvage, ils débarquent dans une fête où un concours de chant accueille... Marina Bellezza.

Comme dans D'Acier, le lieu est important. La montagne, la roche, les paysages désolés, les petites villes.  Il imprègne les personnages, participe à l'envie de partir, celle de rester ou de revenir. 

"La beauté de ces montagnes était violente parce qu'oubliée, sauvage et inconnue de tous. Et Marina aurait dû rester comme cette vallée, un spectacle réservé à lui seul."

Silvia Avallone aime cette région dont elle est originaire. Ca se sent. Elle trouve de la beauté dans la désolation de paysage "épique". Et la montre.

"C'était un spectacle amer, celui du temps qui se retirait et fissurait les villages, les rues. Restait le travail incessant des ronces, et celui, implacable, du torrent. L'obstination des arbres à résister et se régénérer." Rien n'est innocent chez Silvia Avallone, surtout quand elle évoque la nature qui enveloppe ses personnages. Cette nature est un personnage ou reflète ses personnages.

"C'était le cordon morainique le plus grand d'Europe, le plus ancien, le moins exploré. C'était leur Eldorado à portée de main. Des générations entières de pouilleux avaient afflué là, dans ce qui était aujourd'hui une réserve naturelle, avec l'illusion de devenir riches. Marina lui ressemblait : une étendue pierreuse et aride, qui engendre des mirages. Parsemée de paillettes, rarement de pépites de plus d'un gramme."**

Les trois amis, ce sont Andrea et ceux que son père appelle les "deux desperados". Andrea aussi en est, lui l'autre fils de l'avocat lui-même "fils devenu maire fasciste" de la ville. Il est et restera le fils raté. Petit, Andrea jouait au cowboy avec son frère. Ils rêvaient de western, d'Arizona. Aujourd'hui son frère qui a tout réussi y habite, en Arizona, travaille pour la NASA. Marié, bientôt père de famille. Andrea, lui, n'a rien. Célibataire à 27 ans, il vit avec le fantôme de Marina Bellezza qu'il a follement aimée plus jeune et n'a pas vue depuis trois ans. Il a arrêté ses études de philo pour s'intéresser à l'agronomie. Son rêve : reprendre la ferme du grand-père et devenir marcaire. Pour son maire de père, la honte. Un retour en arrière inimaginable. Mais Andrea tient bon. "Son projet de vie, sa révolution à lui. Sa réponse au monde fragile et corrompu que son père et les gens de sa sorte avaient amplement contribué à piller, polluer, appauvrir, en se moquant bien de ceux qui viendraient après." 

En face, il y a Marina Bellezza et ses "un mètre soixante-quinze d'inutile beauté", "Sur des talons vertigineux. Avec ses bas résille. Ses vingt-deux ans magnifiques bourrés de rancoeur jusqu'à la gueule." Quel personnage, cette Marina ! Enervante, vulgaire, égoïste, cynique, superficielle, ignare mais belle à crever, avec une voix incroyable, sensible, généreuse, tenace, passionnée. Marina Bellezza n'est d'ailleurs jamais aussi sublime que lorsqu'elle joue la star, "dans sa solitude absolue". Son rêve à elle : participer et gagner Cenerentola Rock (Cendrillon version télé crochet) première étape vers X Factor puis la scène nationale et enfin la scène internationale. Elle sera l'égale de Rihanna, Beyonce ou rien. Elle y travaille depuis qu'elle est toute petite.

Elle est, comme Andrea, en guerre.

Ces deux-là  "s'étaient aimés, battus, haïs, embrassés pendant six ans." Leur amour est passionnel, destructeur. Leur seul alternative, fondre les corps, l'un dans l'autre, "de toutes ses forces sans défense et sans armes, pour y chercher refuge." Leur je t'aime, moi non plus est splendide, ravageur.

"Le désir fait partie de la vie, au même titre que la violence. Devenir adulte, c'est gérer le désir et la violence." La phrase pourrait sortir de D'Acier mais non. Silvia Avallone travaille sur ces thèmes riches, sur ce passage, si fragile, si fondateur, à l'âge adulte.

Une géographie prégnante, des personnages forts. Silvia Avallone maîtrise tout cela. Et elle sait que l'histoire est essentielle. Le passé des deux personnages principaux est hanté de fantômes, de non-dits qui hurlent dans la nuit, dans la solitude des chambres. Le présent et le futur sont des revanches. Le climat social de l'Italie post-Berlusconi, plongée dans une crise grave, est très présent et pèse sur tous les personnages. Une promenade dans le coin suffit "pour prendre la mesure du désert, de la désolation d'une époque proche de sa fin." Et l'écart entre l'Italie d'en bas et le gouvernement provisoire, "là-haut" est un abysse. Marina et Andrea, chacun à sa manière, tentent de fuir le déterminisme ambiant. Les mirages passés se sont évaporés.

"Ca commençait déjà à se dire ici et là, dans les journaux et à la télévision : l'avenir, c'est le retour. La crise avait tout remis en question, fini la vie de cocagne."

Faire table rase, reconstruire le monde, s'isoler dans la montagne. Ou alors se brûler les ailes en grimpant au firmament, en touchant le soleil, une fois.

C'est encore une fois une très, très grande réussite.

"L'idylle, par définition, ne peut pas durer. Mais elle advient."

Pourvu que la notre dure, Silvia. Même s'il me faut attendre trois ans entre chaque rencontre, je serai là.

N'ayant toujours pas repris l'italien, j'ai fait entièrement confiance, comme d'habitude, à la traduction de Françoise Brun - connaissant le goût de Liana Levi pour la littérature italienne, cette confiance est totale.

Signé Stéphane

___________________

* En référence à l'Eldorado dont chacun rêve, aux westerns des gosses, à l'Arizona fantasmé et, comme tous les Eldorado, finalement décevant.

"Il y a eut dans l'Histoire des époques où le but était de connaître le monde, l'explorer, éprouver son immensité, son mystère. Dans celle-ci, en revanche, en cette seconde décennie du XXIè siècle, il ne s'agissait plus de se perdre dans le monde mais d'être le monde, prendre sa place, le résumer tout entier en soi. La guerre opposait les pionniers de la visibilité aux partisans de l'anonymat. On ne luttait plus à mort pour occuper des terres, mais une place dans les médias.

Un Far West virtuel, tout aussi féroce."

Les allusions à l'Amérique sont très nombreuses. L'équivalent de l'île d'Elbe de D'Acier.

** Le grand-père d'Andrea, marcaire, "comme un escarpement de roche exposé depuis des siècles aux intempéries". Les exemples ne manquent pas.

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