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SERENDIPITY

RIP* : sur Dernier requiem pour les Innocents d'Andrew Miller - une lecture critique de Stéphane

26 Septembre 2014, 09:50am

Publié par Seren Dipity

Premier roman publié par une nouvelle maison d'édition, les éditions , Dernier Requiem pour les Innocents fut aussi l'occasion de retrouver  dont j'avais lu le superbe  en 2002, chez Albin Michel. Depuis, aucune traduction** jusqu'à ce que Piranha pointe ses dents.

Ca débute comme ça :

"Un jeune homme, jeune, mais pas très jeune, est assis dans une antichambre quelque part, dans une aile ou une autre, du château de Versailles. Il attend. Cela fait longtemps qu'il attend."

Jean-Baptiste Baratte a quitté sa Normandie pour devenir ingénieur en passant par l'Ecole Royale des Ponts et Chaussées. Il a travaillé aux mines de Valenciennes. A part ça, il a réalisé un pont. Un seul et unique petit pont, décoratif. Mais il est jeune, il a des aspirations.

Le ministre qu'il rencontre à Versailles va le charger d'un projet important. Non pas une construction mais une destruction. Celle d'un cimetière. Le cimetière des (Saints) Innocents.

" - Il avale les cadavres de Paris depuis plus longtemps qu'on ne peut s'en souvenir. [...] On m'a dit que pendant une seule épidémie de peste, on avait enterré aux Innocents cinquante mille corps en moins d'un mois. Et on continua ainsi, un cadavre par-dessus l'autre, [...]"

Le problème, en 1785, est  simple : toutes les fosses sont pleines, le cimetière déborde -littéralement (le mur d'une cave mitoyenne s'est effondré). Et l'odeur est omniprésente, allant jusqu'à s'incruster dans la nourriture et l'haleine des habitants du quartier.

"Il empoisonne la ville. Si on le laissait assez longtemps, il pourrait empoisonner non seulement les boutiquiers des alentours, mais le roi lui-même. Le roi et ses ministres."

Le cimetière donc, doit disparaître. Son église, ses fosses, ses morts. "Jusqu'au dernier osselet."

Jean-Baptiste Baratte s'installe dans le logement qui lui a été réservé, dans la maison Monnard, et il découvre la bouillonnante vie parisienne sous la houlette de l'ancien organiste des Innocents, Armand. Le tableau qu'en fait Miller est saisissant de réalisme. Il croise celle qu'on appelle l'Autrichienne pour sa ressemblance avec Marie-Antoinette. Elle est belle. C'est une prostituée du genre qu'on appelle pas encore call-girl. Jean-Baptiste tombe amoureux. Mais la tâche est là, immense, rude. La difficulté du travail se mesurera en alcool bu par les mineurs qu'on a fait venir de Valenciennes.

"Dans le travail qu'on lui a confié, il ne sera pas simplement question d'exhumer des ossements et de les emporter au loin. Cela, il l'a compris. C'est avec les vivants autant qu'avec les morts qu'il aura des démêlés."

Et de fait, Jean-Baptiste est agressé, très violemment par une personne qui ne souhaite pas voir le cimetière disparaître.

Quatre ans avans le Révolution Française, les tensions sont plus que palpables. On y croise le docteur Guillotin***... Rapidement, il comprend que "détruire le cimetière des Innocents signifie en réalité balayer dans les faits et non pas en rhétorique l'influence empoisonnée du passé." Des graffitis ornent les murs, prédisent la fin d'un monde. Certains évoquent une alternative.

"Le parti de l'avenir.

- Parce qu'il existe un tel parti?

- Il n'a pas de lieu de réunion, pas de souscription, et pourtant il existe aussi certainement que vous et moi."

Magnifique roman historique, Dernier requiem pour les Innocents ne fait pas dans le sensationnel. Porté par une écriture superbe et sobre, traduit par David Tuaillon****, le roman montre l'étrange rapport des personnages avec les attentes du futur et la mort***** . Purification, comme l'indique le titre original, du cimetière, de Paris et du passé. La métaphore, soulignée par Jean-Baptiste, comme par les observateurs étrangers de ce changement est exploitée habilement par Andrew Miller. Il développe ses personnages, leur donne de l'épaisseur. L'ombre de la Révolution imminente plane sur le récit, participant à l'atmosphère tendue du roman, à ce sentiment de bouleversement que le futur va, doit, apporter. 

"L'Histoire nous étrangle depuis bien trop longtemps." 

Témoin de ce passage et des changements, Jean-Baptiste que l'on retrouve à la toute fin du livre "ni vieux ni jeune", et témoin aussi cet éléphant évoqué au début du roman "personnage d'une parabole" magnifiée par le talent d'Andrew Miller.

" «Il y en a un ici. Quelque part. Une grande bête de mélancolie qui se nourrit de vin de Bourgogne. Un cadeau du roi de SIam. Quand il arriva, du temps du grand-père de Sa Majesté, tous les chiens du château restèrent cachés pendant un mois. Puis ils s'habituèrent à lui, ils commencèrent à lui aboyer après, à le tourmenter. Si on ne l'avait éloigné pour le mettre à l'abri, ils l'auraient peut-être tué. A cinquante, ils y seraient peut-être parvenus.» Il jette un regard au jeune homme par-dessus son bureau, s'interrompt un instant, comme si l'éléphant et les chiens pouvaient être les personnages d'une parabole."

Un grand plaisir de lecture !

Signé Stéphane

 BONUS :_________________________

* Pour le plaisir, à quelques années près : Mozart.

** Malgré deux autres romans : The optimists (2005) et One Morning like a bird (2008).

*** qui n'a pas réellement inventé la guillotine !

**** dont c'est, apparemment, la première traduction.

***** Andrew Miller aurait été inspiré par le livre de l'historien Philippe Ariès, L'homme devant la mort.

BONUS :

Quelques représentations du cimetière ICI.

La disparition du cimetière des Innocents a été évoqué rapidement dans l'émission Les oubliettes du temps :

http://www.franceinter.fr/emission-les-oubliettes-du-temps-10-juin-1786-fermeture-du-cimetiere-des-innocents#comment-329152

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