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SERENDIPITY

Mauvais hiver* : sur Peine perdue d'Olivier Adam - une lecture critique de Stéphane

19 Août 2014, 09:05am

Publié par Seren Dipity

Olivier Adam a beaucoup aimé Retour à Little Wing de Nickolas Butler (ICI)** et comme j'avais plus ou moins décidé d'alterner roman étranger et roman français, son nouveau roman s'imposait.

Le titre semble répondre à cette question de lecteur habitué à Adam : est-ce qu'un jour Olivier Adam me fera rire ?

Peine perdue, donc.

Mais ce n'est pas grave. Il a beaucoup d'autres talents.

Ca débute comme ça :

"Il sent son coeur battre dans sa tête."

En vingt-trois chapitres, vingt-deux personnages*** servent de point focal au récit des jours qui suivent le quart de finale de la coupe de France. Lors de ce match à la victoire inespérée pour cette petite ville de la côte, Antoine qui ouvre et clôt le roman, met un coup de poing à un défenseur un peu trop collant. Quand, peu après, Antoine est agressé et laissé pour mort devant l'hôpital, tout le monde y voit une réponse de l'équipe adverse. Le second événement, le second séisme est une tempête qui ravage le littoral et bouleverse la vie de beaucoup de cette vingtaine de personnages. Antoine est l'un des personnages clés du roman, il a des liens avec nombre d'entre eux mais pas seulement : sa violence, ses regrets et ses doutes trouvent des échos chez d'autres personnages.

Olivier Adam fait des merveilles. Avec ce roman choral situé dans une station balnéaire hors saison il offre un éventail magnifique de ses talents. La petite ville pour commencer - dans la vision qu'en a un des personnages, une auteure qui s'est retirée là : "Il n'y a rien ici sinon la mer. La station n'a pas bougé depuis qu'elle y vient. Tout est demeuré en l'état. Et  arbore désormais une apparence désuète, un peu décatie, dont la langueur et l'abandon lui conviennent et l'émeuvent."

Les pages fortes sur la mer déchainée se répercutent dans les tourments des personnages. Ils ont la trentaine pour la plupart, se connaissent depuis des années, comme souvent dans ce genre de petite ville. Les autres sont d'un âge avancé, comme ce couple bouleversant, en fin de vie, qui est revenu là, une dernière fois et qui décide de profiter de la tempête pour disparaître, mais malgré leur âge le bilan n'est pas forcément plus reluisant.

"Tout est vide et désolé, en désordre, les couleurs abolies, redéfinies. Plus rien ne ressemble à rien. Bien sûr c'est juste un coup de mer. Mais ça ressemble à autre chose."

Vingt-deux personnages qui ont un autre point commun, leurs parcours et le résultat de leurs choix passés ou présents. Cette "peine perdue" est un constat amer sur les chemins non empruntés, les rêves avortés.

"C'est le problème avec la vie, a pensé Antoine. La nôtre est toujours trop étriquée, et celle à laquelle on voudrait prétendre est trop grande pour simplement se la figurer. La somme des possibles, c'est l'infini qui revient à zéro. Au final, ça passe. Ca finit toujours par passer."

Toutes les tentatives pour partir ont été vaines. Même les personnages qui n'y sont pas nés semblent y être attirés. Dans une langue parfois torrentielle, parfois sèche et brutale, Olivier Adam place ces personnages au cœur du maelstrom de la vie. Et ça fonctionne, et ça emporte.

"Toutes ces choses survenues tandis qu'ici même cette pauvre Marion recevait cet appel lui annonçant que le père de son enfant avait été laissé comme un chien devant l'hôpital, le crâne défoncé et sans connaissance. Tout cela dans le même instant d'une station si tranquille, retranchée, cachée du monde par la pointe, isolée du pays par les montagnes, presque insulaire."

Ce triangle des Bermudes-là vous secoue par sa justesse. Vingt-deux personnages offrent une palette qui permet à Olivier Adam d'offrir une carte postale kaléidoscopique de la France d'en bas, vivant la crise - ou sa crise. Une communauté qui n'a pas souvent la parole (les dialogues, d'ailleurs, sont rares ici ; remplacés, souvent, par des paroles rapportées) et dont on découvre les liens au fil de ce puzzle romanesque qui gagne en intensité au cours du récit.

Des cartes postales réussies comme ça, j'en veux bien une par an.

 

Signé Stéphane

___________________

* Je n'ai pas vraiment fait exprès mais il se trouve que les trois premiers livres de la rentrée furent pour moi des romans hivernaux. La météo estivale?

** La bande affichant l'enthousiasme de O.Adam pour Retour à Little Wing a finalement été remplacée par une bande annonçant le statut de finaliste du roman au Prix du Roman FNAC et Prix Page-America...

*** Un peu plus en fait puisqu'un des chapitres est dédié aux membres de l'équipe de foot, le jour de la demie finale. Comme disait Coluche, ce qui compte, c'est "l'esprit d'équipe - dans l'équipe, y a un esprit..."

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