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SERENDIPITY

Le broiement de la langue* : sur L'Alphabet de flammes de Ben Marcus - une lecture critique de Stéphane

19 Juin 2014, 09:04am

Publié par Seren Dipity

La fin du monde passe le langage. Si un linguiste fou tentait chez Paul Auster de revenir à une langue d'avant la chute originelle (prelapsarian language) en isolant un enfant, Ben Marcus se penche sur les ravages du langage après la chute d'Adam et Eve parents : la langue des enfants (la voix d'abord, mais le reste suivra) est devenue mortelle. Elle tue, écrase, réduit.

Ca débute comme ça :

"On partit un jour d'école, ne voulant pas qu'Esther nous voie. Dans mon sac, préparé lorsque ma femme, Claire, se fut enfin effondrée de sommeil contre la porte de la chambre verrouillée à double tour alors que le jour se levait, j'avais glissé des jumellles, du tissu de réduction acoustique, et suffisamment de mousse laminée pour couvrir deux adultes."

"Où  Maintenant ? Quand Maintenant ? Qui  Maintenant?" demandait Beckett en ouverture de L'Innommable. Peu importe, non? Dans ce roman vertigineux et dystopique, les balises habituelles volent en éclat (c'est le genre qui veut ça, mais ici plus qu'ailleurs.) Le récit s'ouvre sur une fuite face aux mots. Les mots-dits, les non-dits, les mots-écrits. Des noms, des lieux sont évoqués, Murphy, LeBov, le rabbin Burke, Rochester. Des parias, des messies, des centres fantasmés, des charlatans fantômes. La chronologie est bouleversée : début par la fuite qui n'est que le début d'un autre récit, retour sur les premiers mois de la maladie. Les parents fuient leurs enfants, plus monstrueux que jamais, se réfugiant, comme le narrateur, dans les discours du rabbin, distillés goutte à goutte dans une cabane en bois cachée, lors d'un cérémonial délirant.

"Une variété diabolique d'adultes sans enfant qui consommait le toxique langagier délibérément, comme une drogue, et se détruisait sous le flot de la parole enfantine. Ils déboulaient dans des zones à forte population infantile, tombaient ivres à l'intérieur des cônes sonores. Ils se gargarisaient derrière les palissades des cours de récréation du nuage des voix, assez puissant pour provoquer une réaction. [...] Plus tard, on retrouva ces gens desséchés dans les parcs, sur les routes, effondrés et durcissant dans leurs maisons. On les trouvait, après seulement quelques semaines, le visage légèrement rétréci - la marque des victimes."

Les juifs sylvestre, dont Samuel (comme Beckett...), le narrateur, sont mis en cause - leurs étranges pratiques radiophoniques souterraines ont de quoi nourrir les suspicions et les rumeurs qui n'avaient pas besoin de ça. Saint Sylvestre et le nom qui tue, évidemment. "L'alphabet de flammes était la parole de Dieu, écrite en lettres de feu, et dont la vue signifiait l'anéantissement." La règle d'or est le silence - on ne dit pas ce qu'on entend, on ne commente pas les prêches, ni sa  foi. 

"Le véritable enseignement juif n'est pas destiné à la consommation de masse, aux groupes, ne doit pas être corrompu par sa communication. Propager des messages les dilue. Même les comprendre les compromet. Le langage se tue, meurt dans son hôte. Le langage agit comme un acide sur son message. Si un point de vue ou un sentiment n'a plus d'importance à vos yeux, alors verbalisez-le. Ce sera sans doute sa fin, la fin qu'il mérite. Le langage est un autre mot pour cerceuil."

Etrange roman du malaise, de la disparition du langage que le narrateur ne cesse de réinventer, de la disparition de la famille. Sous la plume vertigineuse de Ben Marcus L'Alphabet de flammes devient cette cabane en bois, enterrée dans la forêt, avec ce trou sans fond qui aspire Samuel : la transmission est parfois difficile, le message cryptique mais la foi, la lecture qu'on en fait est captivée par la langue et le travail de l'auteur. Si le livre est dérangeant, il est aussi impossible à lâcher.

Mais attention : Ben Marcus ménage son récit mais pas son lecteur.

Dans cet atmosphère de fin du monde au silence pétrifiant, Ben Marcus interroge le réel en se contentant souvent de montrer plutôt que de dire définitivement la réalité. Les pages sur le rapport à l'autre quand le langage est proscrit sont superbes. Ainsi que les alternatives de certains pour fuir (qui rappellent les morts choisies dans Soleil vert) :

"C'était des tentes de miséricorde. A l'intérieur, les gens entendaient une dernière chanson, quelque chose de leur choix, et puis ces sons les perdaient. Une stratégie de mort acoustique. Le suicide par la langue."

 

Signé Stéphane.

Ben Marcus, L'Alphabet de flammes, The Flame alphabettraduction de Thierry Decottignies. Editions du Sous-sol / Feuilleton

Trailer du livre :

http://www.youtube.com/watch?v=YMhEAIDclbI

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* Clin d'oeil au célèbre Bruissement. "Douleur est un mot trop doux pour qualifier cette réaction. Broiement était plus exact : une intolérable compression de la poitrine et des hanches, bien qu'aucune mesure ne fût là pour en attester."

http://www.youtube.com/watch?v=jUgJd2mS3LY

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