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SERENDIPITY

Bring back our girls : sur Homesman de Glendon Swarthout - une lecture critique de Stéphane

4 Juin 2014, 08:30am

Publié par Seren Dipity

Lire Homesman de Glendon Swarthout* est un sacré périple. Dans le temps - le milieu du 19è semble si lointain -  et dans les plaines désolées du Territoire. La Frontière n'est pas encore un mythe mais une réalité dont les limites sont la démence pure et simple face à la dureté du quotidien.

Ca débute comme ça : 

"A la fin de l'été, Line lui apprit qu'elle était enceinte de deux mois. Encore une bouche à  nourrir. Et puis, dit-elle, elle était trop vieille à quarante-trois ans."

Lors d'un hiver infernal, quatre femmes, dont Line, deviennent folles pour des raisons qui seront expliquées au cours du roman et sont autant de preuves de l'âpreté de la vie pour les pionniers. Et surtout leurs épouses. Arrivés parfois quelques mois plus tôt, la tête pleine de rêves, vite évidée ou remplie de cauchemars terribles. A peine un an et ce fameux Territoire naissant semble encore très loin de la civilisation.

Les histoires de ces familles venues construire l'Amérique de l'Ouest sont déchirantes.

Quatre femmes ayant perdu la raison, donc. Dont il faut s'occuper. Alors, comme l'hiver précédent, le prêtre Dowd propose de mettre en place le même procédé : rapatrier ces femmes vers l'est, dans leurs familles, ou à défaut dans une institution qui n'existe bien évidemment pas dans les Grandes Plaines. Les Grandes Plaines : la démesure du territoire  n'a d'égal que sa beauté, où l'isolement des familles fait souvent écho à leur désolation.

Cette folie n'est pas contagieuse mais on la craint plus que la peste. La constater c'est savoir qu'on peut être contaminé. Et personne ne veut de ça.

"Il aperçut Mary Bee Cuddy à plus de deux kilomètres, une tache noire sur fond blanc près de la maison. Il réfléchit en chevauchant. Il avait entendu dire par les voisins qu'elle se tenait souvent de la sorte par temps clément, scrutant les grands espaces dans l'espoir de voir - quoi ? Un bison ? Un cavalier ? Une file de chariots ? Ou bien un miracle, un arbre qui pousserait, rien qu'un arbre pour lui rappeler sa terre d'origine ? Il se demanda s'il existait une façon de mesurer la solitude."

Mary Bee Cuddy est une femme. Saine, sensible, raisonnable, travailleuse, pieuse, profondément humaine. Elle a quitté l'est dans un but humaniste simple. "Servir Dieu et son Eglise, allumer la flamme de l'instruction dans l'obscurité de cette lointaine Frontière". Elle vit seule, cultive ses terres, affronte la solitude et la rudesse de la vie avec un stoïcisme qui force l'admiration. Elle est une âme charitable, toujours prête à aider ses voisins, participe à la paroisse. Lorsqu'elle apprend que son "voisin" refuse de participer au tirage au sort qui déterminera qui, des quatre époux des malheureuses, se chargera du rapatriement, elle se propose de le remplacer. La veille du départ, ses doutes et ses craintes la font chanceler. Mais Mary Bee Cuddy est une femme forte, avec des convictions et une résolution à toute épreuve.

"Oh, c'était un véritable pilier de la communauté. Elle était instruite, elle appréciait les jolies choses et elle faisait preuve d'un courage extrême. Mary Bee Cuddy était un être humain admirable, estimait-il. Il se demanda s'il existait une façon de mesurer l'âme."

Mesurer la solitude et l'âme, c'est bien ça, Homesman.

Juste avant son départ Mary Bee Cuddy croise la route de Briggs, homme sans foi ni loi, qu'elle trouve pendu à un arbre, espérant plus que priant (à quoi bon?) que le cheval qui le maintient en vie ne bouge pas. Briggs est un vieux loup solitaire. Il vient de se faire déloger d'une maison qu'il a investie pendant l'absence du propriétaire parti dans l'est se trouver une femme.

Contre la vie sauve, il est prêt à tout faire. Pour Mary Bee Cuddy il va pouvoir se racheter en accomplissant une bonne action.

" - Cinq semaines, dit-il. Quatre folles. J'm'attendais pas à ça.

- Mais ça vaut le prix de votre vie, sans aucun doute."

Cinq semaines, c'est le temps du périple au coeur  ("Au coeur du coeur de ce pays" comme chez William Gass**) de cette Amérique des Grandes Plaines qui n'épargne rien au Chariot des damnés (le titre du roman dans sa première traduction française), ni la tempête de glace, ni les indiens, ni la fatigue, la faim... Mais derrière ce tableau sombre se cache un lyrisme parfois discret et un éclairage saisissant de l'âme humaine dans ses batailles avec elle-même et dans ses rapports complexes à l'autre.

Le roman vient d'être adapté au cinéma par, et avec, Tommy Lee Jones. Pas encore vu, mais la bande annonce fait salement envie et puis, avouons-le, la gueule de Tommy Lee Jones convient parfaitement au personnage de Briggs.

Je ne sais pas si le film est bon (apparemment, il l'est - Trois enterrements, son premier film, l'était) mais le roman est excellent. Bravo à Gallmeister de nous faire (re)découvrir de telles merveilles et de creuser encore et encore les sillons de cette littérature américaine parfois méconnue, et qui pourtant, à la lecture, ces romans semblent s'imposer comme des classiques. 

En fac d'anglais, on m'a fait lire Willa Cather, O Pioneers ! - ouais, why not? Mais bon Dieu que j'aurais adoré qu'on me fasse découvrir Homesman à la place***.

Pour finir, et illustrer la qualité du texte (bravo, une nouvelle fois****, à Laura Derajinski), un passage, juste avant que le chariot n'entre dans la partie La Piste :

"Mais bientôt, Mme Svendsen se remit à gémir et ses cris furent repris en écho par une autre femme, puis une autre encore, et voilà que les quatre voix, celle de Gro Svendsen, d'Hedda Petzke, d'Arabella Sours et de Theoline Belknap, se mêlaient en un son discordant. C'était une lamentation telle que ces terres silencieuses n'en avaient encore jamais entendu. C'était une complainte d'un tel désespoir qu'elle déchirait le coeur et enfonçait ses crocs au plus profond de l'âme. Mary Bee porta les mains à ses oreilles. Des larmes lui dévalaient le long de ses joues, les larmes qu'elle avait retenues et accumulées la veille et au cours de la journée. C'était comme si les créatures tragiques à l'intérieur du chariot comprenaient enfin ce qui leur arrivait : qu'on les arrachait à tous ceux qu'elles aimaient, à leurs hommes, à leurs enfants, vivants ou morts ; à tout ce qu'elles aimaient, à leurs graines de fleurs, à leurs bonnets et à leurs alliances - pour ne plus jamais revenir. Le chariot grondait. Mary Bee sanglotait. Briggs poussait les mules. Les femmes continuaient à gémir. A gémir."

Un roman superbe.

Signé Stéphane

_________________________

* Sur Le Tireur, voir le papier d'Alexandre, ICI.

** Receuil de nouvelles de Gass, traduit par un des meilleurs profs jamais croisés, Pierre Gault, avec l'aide de Marc Chénetier, également traducteur de Willa Cather (oui, le monde semble petit, parfois.)

*** Ou, pour être honnête, peut-être devrais-je relire Willa Cather qui reste, sans être impérissable, un bon souvenir.

**** Croisée de nombreuses fois dans nos lectures, elle a traduit des auteurs de l'Ecosse à l'Afrique du Sud et de l'Inde au coeur du coeur des Etats Unis (Vann, Ellis, Welsh and many more)

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dominique 15/06/2014 10:54

Il aurait fallu dire autre chose, mais peut être faut-il être une femme pour l'ajouter... je n'ai pas lu encore le livre, je me suis enivrée du film et de tout ce qu'il porte de significations et de visions sur l'Amérique. D'abord,la seule qui ait des c---- dans ce bled pourri, c'est Mary Bee. Pourquoi? Parce que au départ c'est une institutrice, Elle gagnait sa vie. Elle est venue dans l'ouest, construire une nouvelle vie. L'ouest ne l'a pas encore complètement traqué. Son problème très actuel, c'est que comme elle est une femme forte, c'est elle même qui se qui demande en mariage. le problème c'est que dans l'ouest et à l'époque- mais est-ce vraiment différent aujourd'hui? - les hommes préfèrent les femmes douces ou les catins ou les très pieuses!!! Donc Mary Bee se voit refuser tout espoir de noces et de maternité. L’ouest, les hommes lui volent ce pan de vie. Ne lui reste plus que d'offrir son courage et sa force pour remmener les femmes tombées folles de la vie dans l'ouest, de faire le trajet dans l'autre sens , vers l'est. Les images insoutenables de ce que ces femmes ont endurer entre viols domestiques, naissances d'enfants morts nés ou qu'elles préfèrent tuer ? d'enfants qui meurent de maladie, dans une cabane de bois au milieu de l'hiver , de nulle part... Elles avaient rêvé autre chose, avaient cru à l'amour autrement, armée seulement d'une éducation romantique et religieuse...; La folie de ces femmes donnent le ton d'une autre histoire de la conquête de l'ouest, dont on ne parle pas: Comment va se construire une nation sur la violence faite aux femmes et aux enfants. Les maux de l'Amérique, au delà du génocide indien n'ont ls pas un sens quand on comprend que ceux qui l'ont construite ont survécu à cette violence intracommunautaire faite de sang, d'abandon, de violence
Vers l'est, un paria va l'aider, qu'elle transforme en "homesan" homme de maison,valet? Mary Bee retourne la situation et commande: il va devoir changer ses manières de rustre pour entourer ces pauvres folles. Au bout d'un périple, road movie contre l'adversité naturelle et les indiens, Mary Bee comprend que sa vie sans homme est définitive, et choisit d'abandonner la partie. Tommy Lee Jones le paria, ex fugitif de l'armée, reconduit seul les femmes chez elles. Le film se termine par une gigue monumentale qu'il danse bourré complètement sur le bac qui repasse le fleuve Mississippi vers l'ouest...Ironie? La seule réponse à l'Ouest implacable, est celle du cow boy: la solitude, la brutalité et l'alcool et celle de la femme du pasteur qui accueille les folles: la religion. Il n'y a aucune place pour autre chose. On pourrait aller beaucoup plus loin sur tout ce que cela présage pour l'avenir. Et j'oserai juste faire un lien improbable sans doute avec le film Nébraska d'Alexandre Payne, road movie en noir et blanc, qui traverse la solitude de villes fantômes et croise la route de "cowboys" contemporains, obèses, incultes, alcooliques et violents; au chômage, ils passent leur vie devant la télé à s'enfiler des BUD. L'un d'eux sort de taule. Sa mère a l'à propos de préciser que ce n'est pas pour viol... juste pour agression sexuelle....
A lire vite: Les hommes en devenir de Bruce Machart, des histoires d'hommes - encore- qui ont trois roues sur la route et une dans le fossé! En particulier la nouvelle "on parle pas comme ça au Texas". ça commence comme ça: "l'été de mes neuf ans, ma mère fit ma valise et me conduisit à la gare de bus Greyhound, au centre ville de Tulsa. : "moi je t'ai raconté tout ce que je pouvais sur ton papa, si tu veux en savoir plus, va falloir que tu grandisses un peu là où il a lui même grandi. "...
So long! Dominique