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SERENDIPITY

Amazing Grace* : sur Dernière récolte d'Attica Locke - une lecture critique de Stéphane

27 Juin 2014, 09:15am

Publié par Seren Dipity

Deuxième roman très attendu d'Attica Locke, Dernière récolte tient toutes les promesses fondées sur la lecture de Marée noire, ICI.

Ca débute comme ça : 

"C'est lors du mariage Thompson-Delacroix -Caren avait été embauchée une semaine plus tôt - qu'un mocassin d'eau aussi long qu'une Cadillac tomba d'un chêne vert et atterit comme une corde enroulée, six mètres plus bas, sur les genoux de la future belle-mère de la mariée. La cérémonie ne fut pas interrompue longtemps - après tout, on était en Louisiane."

La quatrième de couv' fait bien le boulot, alors la voilà :

Louisiane, 2009. La plantation de Belle Vie a été transformée en parc d'attractions historique, témoignage d'une époque révolue.

Mais à Belle Vie comme partout en Amérique, à côté de ce passé reconstitué et souvent mythifié, l'histoire suit son cours. Les champs de canne à sucre appartiennent aujourd'hui au groupe Groveland Farms, qui cherche à s'agrandir et remplace les employés locaux par des immigrés clandestins.

Un matin, le corps d'une jeune femme est retrouvé près de la clôture de la propriété, la gorge tranchée.

Pour Caren Gray, responsable du domaine, c'est le début d'une plongée dans les eaux troubles du présent, mais également dans les secrets du passé : Belle Vie, malgré les efforts pour passer sous silence la réalité de son histoire, s'est bâti sur le sang, la violence et l'exploitation...

Caren est revenue à Belle Vie où elle a passé sa vie, comme des générations de sa famille avant elle (cela remonte aux esclaves d'avant Lincoln), jusqu'à son départ pour la faculté de droit. Ses études de droit abandonnées, par manque d'argent, Caren s'est vue proposer le poste par Clancy, le propriétaire de la plantation. Elle a accepté. Elle n'est pas toujours fière de ses choix mais s'en accommode. Elle a trente-sept ans, une fille d'une dizaine d'années. Le père de la petite vit à Washington, travaille dans l'administration d'Obama. Va bientôt se marier. Ca rend les choses encore plus difficiles pour Caren. Mais elle s'en accommode.

La découverte du corps de l'immigrée qui travaillait dans le champ de cane à sucre offre un écho à l'arrière-arrière-arrière-grand-père de Caren, Jason "le berceau de toute la famille". Tous les deux, ils sont les esclaves d'un exploitant. Jason, étrangement, était resté sur la plantation après la fin de la Guerre Civile (dite 'de Sécession' chez nous) et avait, encore plus étrangement, disparu quelques mois plus tard. L'enquête de Caren pour prouver l'innocence d'un employé lui fait croiser la route d'un journaliste qui enquête sur le nouveau propriétaire du champ de cane à sucre, au passé douteux. Mais leurs enquêtes vont les mener bien plus loin.

Les révélations sur le passé de l'exploitation sont très efficacement exploitées, de même que l'histoire personnelle de Caren qui reste le personnage fort du roman, un personnage changeant, intriguant.

"Elle pouvait se débrouiller toute seule, dit-elle. C'était la protestation véhémente d'une jeune femme qui mettrait des années à comprendre la vraie force de la famille et l'impossibilité d'échapper à ses liens, d'oublier vraiment d'où l'on vient."

Si Marée noire possédait toutes les qualités d'un superbe roman noir, ténébreux et vif, Dernière récolte conserve ces qualités et offre une intrigue où le suspense est davantage présent. Attica Locke continue de travailler sur les fantômes du passé des relations interraciales dans le sud des Etats-Unis, terrain de déchainements des passions. Cette superbe plantation sortie d'Autant en emporte le vent est évidemment un lieu passionnant : vestige du passé, lieu de mémoire mais aussi vitrine du passé esclavagiste et lieu de mondanité assez déplacée sur un tel site.

"Belle Vie était une coquille vide, vraiment, un lieu dans la beauté duquel on pouvait trouver plaisir ou souffrance, prélassement ou labeur. Dans ses colonnes lisses, dans ses magnolias et ses vieux chênes, les gens voyaient ce qu'ils voulaient voir, ce que leur propre passé leur disait de voir."

Dans ce lieu où l'histoire est transmise oralement depuis des générations, les anciennes cabanes des esclaves laissent échapper des voix vieilles de 150 ans et la terre a également son mot à dire :

"Caren aurait dû se douter qu'un jour cette même terre vomirait ce qui ne lui servait plus à rien, les secrets qu'elle ne voulait plus garder."

Si ce n'est pas fait, découvrez la voix d'Attica Locke. Elle est puissante.

 

Signé Stéphane

Attica Locke, Dernière récolte (2014)- The Cutting season (2012). Traduction de Clément Baude**. Série Noire, Gallimard.

Pour feuilleter le livre, c'est .

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* Amazing Grace/Down by the river/Amen par les Neville Brothers. La Louisiane en grace. Ceux qui connaissent et ont lu le roman comprendront.

** Traducteur de Ellory, Irvin Yalom, Thomas Cook, Dave Eggers, Shane Stevens, Steve Mosby, et d'autres.

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