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SERENDIPITY

They can't take that away from me* : sur L'invité du soir de Fiona McFarlane - une lecture critique de Cornélia

23 Mai 2014, 09:00am

Publié par Seren Dipity

Ruth vit seule dans sa maison au bord de mer ; ses fils adultes sont loin, son mari décédé, seuls les chats partagent ses journées solitaires. Puis, une nuit, une présence inquiétante perturbe sa quiétude ; est-ce bien un tigre qu’elle entend rugir dans son salon et dont le souffle brûlant transforme son intérieur en jungle ? Le doute s’installe dans la tête de Ruth, puis un jour un taxi s’arrête devant le portillon de son jardin, et en descend Frida, une aide ménagère au fort caractère qui va s’installer dans la maison et dans la vie de la vieille dame. Mais qui est vraiment Frida avec son teint hâlé qui fait plonger Ruth dans ses souvenirs de jeunesse aux îles Fidji ? Un huis-clos menaçant se resserre autour de Ruth qui ne sait plus très bien à quoi s’en tenir avec cette intruse qui souffle alternativement le chaud et le froid et qui un jour la soutient avec force et gentillesse, un autre jour agit avec une cruauté insupportable envers elle.

Nous assistons à la perte progressive de l’autonomie de Ruth, ponctuée d’échelons comme la séparation de sa voiture, l’incapacité croissante de prendre en charge sa toilette ou ses repas ; mais surtout, Ruth perd la tête, et le lecteur est entraîné dans les méandres de son esprit qui tente désespérément de réassembler les morceaux. Des instants de lucidité sont entrecoupés de périodes de plus en plus longues de confusion, et cela donne des moments d’une beauté douloureuse, bouleversants pour celui qui a déjà vu un proche âgé sombrer ainsi dans la démence. Ainsi arrive le jour déchirant où Ruth ne sait plus très bien que son mari est mort… Mais a-t-elle raison de faire confiance à la mystérieuse Frida ?

C’est déjà trop en dire de cette intrigue menée de plume patiente, subtile, qui s’attache aux menus détails du quotidien, aux traces infimes des souvenirs, aux nuances flamboyantes des émotions, pour nous mener à un dénouement aussi incroyable que douloureux. Un premier roman très maîtrisé avec une construction d’une apparente simplicité et une langue sensuelle et imagée qui excelle dans la création d’ambiances oniriques et fiévreuses et maintient un équilibre ténu entre réalité et délire.

Pour être tout à fait honnête, le lecteur est quand même assez rapidement conscient du piège qui se met en place, le dénouement ne vient pas le prendre totalement au dépourvu. Mais cela ne diminue en rien le magnétisme de ce roman déroutant et émouvant. Fiona McFarlane nous transperce le cœur avec la solitude poignante de cette dame, gentiment infantilisée par ses deux grands enfants si surmenés par leurs vies hyperactives qu’ils ne peuvent pas prendre en charge leur mère fragilisée, et dans lesquels elle ne reconnaît pas ses bébés adorés qui ont grandi si vite. Elle nous touche avec la rencontre dépourvue d’avenir entre Ruth et son amoureux de jeunesse, qui est plus un adieu à l’amour et aux rêves de jeune fille qu’une véritable histoire d’amour. Elle nous brûle avec la cuisante humiliation de Ruth quand celle-ci s’évade en ville pour se rendre compte qu’elle est partie débraillée, sans un sou sur elle et que même les enfants ont peur d’elle. Elle nous écœure avec le calcul et la cruauté de personnes sans scrupules envers une vieille dame sans défense...

EN BREF : Une vieille dame perdue dans ses souvenirs, un tigre dans son salon, une aide ménagère énigmatique, un amour de jeunesse défraîchi… Voici un premier roman déroutant, envoûtant, bouleversant.

Signé Cornélia

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* Erroll Garner, extrait de l'album Concert by the sea.

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