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SERENDIPITY

At sea* : sur L'autre côté des docks d'Ivy Pochoda - une lecture critique de Stéphane

10 Mai 2014, 09:00am

Publié par Seren Dipity

Sorti en septembre dernier, L'autre côté des docks est le second roman de la jeune et talentueuse Ivy Pochoda. Il a reçu le prix Page/America. Son premier roman, The Art of disappearing, n'est pas encore traduit mais j'ai confiance en Liana Levi.

L'autre côté des docks (Visitation Street en vo) est traduit par Adélaïde Pralon, déjà traductrice chez Liana Levi de Kapitoil (qui vient de sortir en poche) de Teddy Wayne, et de plusieurs Qiu Xiaolong (autant dire qu'elle a la confiance de Liana Levi et ça, croyez-moi, c'est très bon signe.)

Ca débute comme ça :

"L'été est une fête pour tous les autres. L'été appartient aux jeunes branchés fraîchement installés qui sortent en masse du bar en bas de la rue, avec leurs baskets usées et leurs jeans tachés de peinture."

Visitation Street, dans le quartier de Red Hook, borough de Brooklyn, ville de New York, Etats-Unis. Red Hook, le quartier oublié de la grosse pomme. Les transports en commun y sont limités et ne s'approchent pas trop, et vos jambes vous serviront mieux.  Red Hook, "un quartier situé en dessous du niveau de la mer et qui n'a pas fini de s'enfoncer." Le quartier a mauvaise réputation, avec un passé chargé (Al Capone y a fait ses débuts), marqué par la violence urbaine des gangs et un futur encore très incertain malgré l'arrivée prochaine du Queen Mary qui doit accoster à Red Hook (mais ce mirage là ne fera que cacher la vue...)

"Ils sont trop jeunes pour savoir ce qui s'est passé sur ce banc, comment des gamins de leur âge ont tiré sur le père de Cree en plein jour sans raison. Ils sont trop jeunes pour se rappeler qu'à l'époque où Marcus a été tué, les gens se cachaient derrire leur canapé au moindre coup de feu pour éviter les balles perdues qui touchaient les étages inférieurs des immeubles. Ils n'ont pas connu le temps où leur quartier était la capitale du crack."

Un été à la chaleur étouffante, une canicule où tout, surtout le pire, peut arriver. Souvenez-vous de Do the right thing de Spike Lee (qui, dans sa série des quartiers de Brooklyn, a aussi fait un  Red Hook Summer - pas encore vu).

Ce soir-là Val et June deux ados de 15/16 ans décident de tuer le temps et d'étrangler le désoeuvrement en allant dans la baie sur un bateau gonflable. L'idée est stupide et dangereuse, elles le savent et s'en moquent. Cree, le fils du Marcus qui a été tué quelques années plus tôt, est là sur le bateau de son père, bateau sur lequel ils avaient prévu de descendre en Floride.

"En voyant les filles sur la baie, il s'est dit qu'elles avaient eu le cran de briser le cycle des soirées où personne ne fait rien, de transformer Red Hook grâce à un simple canot en allant l'observer de l'extérieur. Il aurait voulu avoir eu l'idée avant elles."

Le lendemain, Jonathan Sprouse, surnommé Maestro, star avortée de Broadway hier, aujourd'hui pianiste de bouge et compositeur de musique publicitaire, échoué à Red Hook, dans l'alcool et dans l'enseignement de la musique, trouve le corps de Val. C'est chez Fadi, l'épicier qui tente de redorer le blason de Red Hook et de ressouder les liens entre les habitants du quartier, qu'il dépose le corps de Val. Mais June reste introuvable.

En choisissant Visitation Street comme le deuxième titre de son catalogue comme éditeur, Dennis Lehane a du flair et résume bien le roman : un grandiose opéra urbain.

"A Red Hook, chaque jour apporte sa musique. Tantôt une fugue, tantôt une sonate. Les jours de gros temps - quand l'orage souffle de l'Atlantique et que les vagues s'engouffrent dans Van Brunt Street - ont des allures de symphonies."

L'intérêt de L'autre côté des docks est d'abord dans ses personnages, dont Red Hook et ses différents quartiers font, bien sûr, partie intégrante, et dans la superbe mise en musique d'Ivy Pochoda. La galerie est impressionnante, et à l'image du quartier, bigarrée et bouillonnante malgré la misère qui règne aux bords des tours.

De nombreux personnages, dont les principaux servent de point de vue à l'histoire, sont particulièrement saisissants et profonds. Cree, le gamin qui vit dans l'ombre de son père abattu sur un banc, de sa mère qui, comme les autres femmes de la famille, communique avec les morts et passe son temps libre sur ce banc. Cree l'invisible du quartier qui rêve de partir mais ne peut se résoudre à abandonner sa mère. Et son père.

"Dans ces coins reculés, il s'abandonne à ses fantasmes de vies lointaines, transforme ses planques en lieux qu'il aurait découverts avec son père."

Val qui, dès sa sortie d'hôpital, est définie par l'absence de June, qui en crève de ce vide, et qui semble prête à tout pour le combler. Val qui s'invente des jeux superstitieux pour défier le sort et faire revenir sa meilleure amie.

"Si June ne revient pas, son absence la transformera, empêchera les autres de voir ce qu'il y a devant eux plutôt que ce qui n'est plus là."

Val qui ne cherche qu'à découvrir la vie, l'amour. Val qui cherche une nouvelle âme soeur.

Jonathan Sprouse et sa "succession de dégringolades". Jonathan, ange déchu fascinant.

Fadi, le libanais, et son magasin. Fadi et son bulletin de quartier. Fadi et son espoir dans l'avenir de Red Hook. Car Red Hook change.

"Il comprend ce qui retient Gloria ici. Ce n'est pas ce qui existe aujourd'hui, mais ce qu'il y avait avant - avant qu'on ne polisse, qu'on ne lessive l'histoire comme l'ancien bar des dockers. Alors qu'il traverse la rue pour quitter cette partie abandonnée du front de mer et rejoindre les cités, il prend conscience des différentes couches qui constituent Red Hook - les tours des cités construites par-dessus les maisons à charpente de bois, les trottoirs de béton coulés sur les pavés, les lofts qui remplacent les usines, les magasins qui envahissent les entrepôts. Les bars modernes qui phagocytent les anciens rades."

L'autre côté des docks est l'histoire d'un quartier, comme pouvait l'être Smoke ou Brooklyn Boogie de Paul Auster (Brooklyn encore) ou la série des films de Spike Lee sur ... Brooklyn - la vie quotidienne d'un quartier face à un drame.

"Les gens préfèrent une histoire croustillante à une vraie tragédie."

La poésie est là, à chaque coin de rue. Dans un graffiti de Ren, revenu dans le quartier après une mystérieuse absence, et qui, malgré un discours sur la dégénérescence du quartier (graff signé GangRen/grangrène), devient l'artiste qui magnifie parfois la tristesse du décor. La poésie est dans cette photo d'un garçon sautant d'un pont pour échapper à la chaleur.

"Pourtant, la désolation de l'endroit dégage un certain charme ; il y a de l'inventivité dans les ruines. Red Hook prend ici plus qu'ailleurs des allures de monde imaginaire - un royaume bâti sur des déchets : des conteneurs transformés en manoirs et une mare boueuse en lac. Monique qu'elle aimerait bien avoir un conteneur à elle, un abri loin de la frénésie des cités, un refuge où être tranquille."

Si la mer est le point de départ du drame - ou plutôt des drames-, la rédemption est sur le front de mer, symbolisée, croient certains, par l'arrivée imminente du Queen Mary. Le salut est aussi dans la fuite sur l'eau, comme l'espère Cree. Ou le Maestro.

Au final, un roman splendide, lorgnant du côté policier, d'un noir relevé de graffitis magiques et de scènes superbes. Un des grands romans de la rentrée qu'il est encore temps de découvrir.

Signé Stéphane

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* Ozark Henry, ICI. De l'album The Sailor not the sea.

Visite du quartier :

(diaporama) http://www.youtube.com/watch?v=kN5qYojakuM

(street art) : http://dunepommealautre.blogspot.fr/2014/02/promenade-street-art-et-au-dela-red-hook.html

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