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SERENDIPITY

Road to peace* : sur La Ballade d'Hester Day de Mercedes Helnwein - une (autre) lecture critique de Stéphane

15 Mai 2014, 09:00am

Publié par Seren Dipity

Deuxième papier sur le réjouissant roman de Mercedes Helnwein, après celui d'Alexandre (ICI). Alexandre m'a envoyé le papier il y a quelques semaines, après sa lecture. J'étais dans Hester (sic). J'ai attendu de finir le roman pour lire son article et commencer le mien. Evidemment, ce saligaud avait déjà utilisé bien des passages savoureux. Qu'importe ! 

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Deuxième titre de la jeune maison La Belle Colère, La Ballade d'Hester Day vient confirmer tout le bien que je pense de l'éditeur bicéphale (voir le papier sur Dieu me déteste.)

Premier roman de Mercedes Helnwein, plus connue pour ses travaux d'artiste plasticienne, The Potential Hazards of Hester Day, est traduit par Francesca Serra.

Ca débute comme ça :

"Mes parents m'ont appelé Hester Louise Day. Hester en mémoire d'une soeur décédée, Louise en mémoire d'une tante décédée, et Day en mémoire de l'homme, décédé il y a longtemps, qui fonda cette famille quelque part en Europe, eu cours d'une nuit noire et fougueuse."

Ca fait peur, hein? Ne craignez rien, Hester est là. Hester va vous réchauffer. Hester va vous faire rire. Elle peut aussi, méfiez-vous, vous faire réfléchir.

Hester fait partie du Panthéon des rebelles sociaux. Imaginez Bartleby qui aurait eu une fille avec Calamity Jane. A l'ère postmoderne. Vous obtenez à peu près Hester Day. "J'imagine que j'ai pu avoir des difficultés à m'adapter aux cons, mais j'ai toujours pensé que c'était plutôt une bonne chose."

La manière dont Hester vit la conventionnelle remise des diplomes, à l'américaine, est sur ce point exemplaire - en plus de la haute symbolique de la cérémonie qui marque une étape si importante vers l'age adulte. "Les haut-parleurs diffusaient de la musique. Le genre d'air patriotique censé stimuler les gens et leur faire monter aux yeux des larmes de détermination." Il n'en faut pas beaucoup plus, hein, tant la cérémonie est inscrite dans nos cerveaux. On n'a pas besoin de vivre la cérémonie. On n'a même pas besoin d'être américain.

Hester Day ne pleure pas; ne sourit même pas. Jusqu'au moment où elle découvre  qu'elle n'a pas reçu son diplome mais celui d'un autre.

"J'étais ravie qu'ils m'aient remis le mauvais diplôme. Dans une certaine mesure, ça compensait le fait que cette cérémonie n'avait même pas atteint le niveau d'uen remise d'oscars du porno. Tout sonnait si tristement creux... Tous ceux qui étaient montés sur cette estrade y avaient joué leur propre petite tragédie. Leur toge brillante, tiraillée par le vent, leur volait la vedette tandis que leur chapeau ridicule, fort de toute sa signification, déformait en une grimace triste le fier sourire qui éclairait leur visage. Ca me rendait malade, et pourtant je ne pouvais m'empêcher d'érpouver de l'empathie. Pas l'empathie genre "Armée du Salut" qui te réchauffe le coeur et te fait te sentir unique, mais celle qui te plombe l'estomac, lourde et noire. Celle qui te donner l'impression d'être en train de te noyer dans de la mélasse.

Peut-être ces sentiments n'étaient-ils pas du tout justifiés, et que, si j'avais l'estomac retourné, c'était lié à des problèmes personnels. Je souffrais peut-être de lphobies bizarres, ou de carences en vitamines. Ou peut-être étais-je née sous une mauvaise étoile. Qui sait ? Et qu'est-ce que ça peut bien foutre d'ailleurs ? Ca ne changeait rien au fait que, chaque fois que je regardais autour de moi, ça me faisait grincer des dents, ni à celui qu'ils avaient tous l'air de pâles saucisses mal cuites sans la moindre idée de ce qui les attendait. Ils seraient cuits avant même d'avoir compris ce qui leur arrivait. Les plus malchanceux mèneraient une vie douloureuse, faite de déception et de jalousies, en voyant leurs rêves accomplis par d'autres. Les plus chanceux accompliraient leurs propres rêves.

Le pire dans tout ça, je crois, c'est qu'après dix-huit années passées sur cette terre, leurs rêves étaient merdiques. Ils voulaient tous incarner la vie telle qu'on la représente dans les séries télé, être aussi séduisants que ces gens au sourire forcé en couverture de magazines qu'on laisse traîner à côté des toilettes, sur des tables de café ou chez le dentiste.

Ils allaient passer à côté de leur vie. Tous jusqu'au dernier."

Voilà bien le drame, finalement, d'Hester Day. Elle refuse de se retrouver engluée dans les représentations mainstream de l'american way of life. "Maintenant que j'en avais terminé avec l'école, je n'avais plus aucune intention de faire ce qu'on attendait de moi. [...] Il me semblait qu'il faudrait trouver un mot nouveau pour désigner le véritable bonheur et que le chemin qui y menait n'était pas celui que les gens croyaient. Je ne demandais rien d'autre, dans la vie, que d'avoir l'occasion de voir quelque chose qui me pertuberait. Ou qui m'équilibrerait, selon le point de vue. Quelque chose de réel."

Mais après l'épreuve de la remise de diplome, vient celle du bal - autre moment légendaire du passage à l'âge adulte des petits américains. Hester n'y coupera pas, pour notre plus grand bonheur de lecteur. "... ma mère fait apparemment partie d'un culte qui vénère l'American way of life, et si j'avais refusé de me rendre au bal elle aurait été excommuniée."

Reste quoi ? La bibliothèque, les clochards paranoïaques et s'amuser à torturer, par sa seule présence, Fenton Flaherty, Philosophie-Man, autre paria qui semble vivre à la bibliothèque.  Tout, en tout cas, plutôt que la maison-mère, la télévision et le plan de carrière. 

La seule solution pour Hester est évidemment la fuite. Il faut fuir la Caverne et ses mythes. La route, donc. Pour se confronter à la réalité, rien de mieux que de quitter la maison familiale (des siècles que ça dure, c'est même, nous dit-on fondamental au roman**.) "Il était étrange de se mouvoir dans un cliché en trois dimensions et d'avoir la preuve qu'une vie si saine et si équilibrée était possible." 

Voilà. Vous êtes arrivés au seuil du périple d'Hester Day. Il y aura un troisième passager, puis un quatrième (Jésus). Des rencontres. Des découvertes. La vie. Mais tout ça, c'est dans le roman.

Délicieusement subversive, Hester Day a le pouvoir de "sculpter les expressions sur le visage des gens". Elle va faire naître un sourire sur le votre.

Si vous aimez les road-trips improbables, les bildungsroman déglingués, les couples impossibles, les dialogues savoureux, les récalcitrants enthousiastes, les misfits magnifiques : ce roman est pour vous.

Moi, j'en redemande! Bravo La Belle Colère !

Signé Stéphane

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* Tom Waits, of course! Cité de nombreuses fois dans le roman, extrait de l'album Orphans - Brawlers, Bawlers and Bastards. La couverture de l'édition américaine de The Potential Hazards of Hester Day sous-titrait "A novel in 1400 miles" C'est la distance de la paix pour Hester!

Bonus, pour le plaisir, et parce qu'une seule chanson de Tom Waits, ce n'est vraiment, vraiment pas possible : On the nickel, avec les photos de Lange, parce que je crois que Fenton fait référence à Steinbeck et la Grande Dépression au début du voyage... Et pour les plus malheureux qui n'auraient pas certains albums de l'immense Tom, on les trouve sur Youtube même si écouter un disque sur Youtube est à peu près aussi excitant que de lire un livre sur une tablette. Blue Valentine, Nighthawks (mon préféré), Heartattack ou Closing time que j'écoute maintenant...

** Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman.

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