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SERENDIPITY

Where is my mind?* : sur Dora la dingue de Lidia Yuknavitch - une lecture critique de Stéphane

20 Mars 2014, 08:50am

Publié par Seren Dipity

Après Dieu me déteste, Dora la dingue, qui m'attendait sur ma table de nuit** , m'a gueulé qu'il était temps que je m'occupe d'elle. Dora, dix-sept-ans. Comme Richard Casey dans DMD. On passe d'un livre à l'autre parfois sans raison - la mienne est pas plus saugrenue qu'une autre.

Dora la dingue, c'est d'abord une couverture. Et puis, il y a une postface de Chuck Palahniuk. Ne connaissant pas l'auteur, ces deux éléments m'ont donné envie. Et venez pas me dire maintenant que ça aussi c'est con comme raison. Sinon, je lache Dora et ses amis dans votre vie et, là, vous allez morfler. Salement.

Dora commence par vous faire rire. Et immédiatement, elle vous fait peur. En fait, elle fait souvent les deux en même temps.

Elle ne s'appelle pas vraiment Dora. Ida est son vrai prénom, Dora est le pseudo qu'elle s'est choisie et qu'elle arbore en sac à dos destroy (éloignez les enfants, Babouche a subi des sévices). Ida/Dora a des problèmes et elle voit un psy, Sigmund.

Ca vous rappelle peut-être quelque chose? Normal, Dora est le prénom donné à Ida par Freud lorsqu'il publia son étude. Lisez ici.

Lidia Yuknavitch reprend les éléments du cas Ida/Dora. Pourquoi se gêner? Ida, a été abusée sexuellement par un ami de son père (K.). Son père baise la femme de cette ami (nommé la "Vixen") . Résultat? Ida est envoyée chez un psy.

Sauf que ça se passe à aujourd'hui, à Seattle. (D'ailleurs, je me demande comment le traducteur peut  émettre une réserve, dans une note de bas de page, quant à savoir si "My bed smells like teen spirit" ne serait pas une allusion à Nirvana, groupe phare de la scène de Seattle et à leur hymne grunge "Smells like teen spirit"...)

Donc, cent ans après Freud, Yuknavitch revisite l'histoire d'Ida/Dora mais du point de vue de la jeune fille. Et ça déménage. 

Ca débute comme ça :

"Mère relave les cuillères. De là où je suis dans la cuisine, je vois le reflet de sa tête psychédélique : gros crâne, commissures des lèvres tombantes, yeux qui mangent le reste du visage. Une femme au visage affaissé. Sans déconner, regardez-la. Elle les décape salement, ces cuillères. Pauvres ustensiles en argent.

Etre sa gamine, c'était un peu pareil."

Ida, avant d'être une étude de cas (le titre originale est Dora : A Headcase), c'est une voix, même si la rebelle est très souvent aphone*** ("on peut parfaitement perdre la voix parce qu'on est paumé. Comme moi.") Elle crache des insultes, vomit les adultes, crie la vie, éructe la rebellion. Avec un rythme percutant elle raconte ses séances chez Sigmund et, de temps en temps, nous balance ses souvenirs terribles.

"Dans le salon, lui et moi. Et la pluie qui murmurait comme les bonnes soeurs contre les murs et les fenêtres. Son couteau à beurre en main, il a tarversé le tapis dans ma direction. Il tremblait. Il a posé une main sur ma hanche, puis l'autre près de ma clavicule. [...] Il s'est penché, m'a suçoté, mordillé le cou et il a gémi. Il sentait l'eau de Cologne Old Spice et les pastilles Altoids.

C'était d'un rétro ! Un vrai film de Lon Chaney. Ca aurait dû être en noir et blanc avec une musique dramatique et flippante en fond sonore. je l'aurais youtubé. Putain mais il se croyait où ? J'ai dégainé mon couteau de poche. L'ai ouvert d'une chiquenaude. Il a fait un pas en arrière, pensant que ça lui était peut-être destiné, j'imagine. [...] Sans même jeter un oeil, j'ai fait un petit sourire sur ma peau. J'ai entendu sa gorge se serrer.

J'avais quatorze ans.

Après ça, j'ai perdu ma voix. Je savais où elle était."

Sa femme s'est réfugiée dans l'alcool et les médocs. Dora s'est trouvée une autre famille. Avec eux, elle est vivante et elle est capable de tout. L'épisode hilarant avec un Sig priapique (drogué et dopé au Viagra par Dora) terminant, plié en deux, aux urgences pour se faire pomper le sang est sans doute l'apex de sa carrière. Elle aime inventer des rêves pour nourrir la soif de Siggy, elle lui donner ce que Nabokov appelait, moqueur, des "libidreams"****. Il s'en paluche le Sig!

"Il a le pouvoir d'écrire une histoire de moi, qui me construira ou me brisera. Pensez-y. Si à dix-huit ans on n'est pas fichu de se montrer plus malin qu'un psy quinquagénaire, comment on pourrait avancer dans la vie?"

Ida/Dora se cherche, pas dans ses discussions avec Freud qui ne sont que des mascarades. Elle se cherche dans les fentes sexuées du plafond, sur les murs de sa chambre qui finissent pas raconter son histoire. Dans les expéditions artistiques assez dévastatrices qu'elle mène avec ses amis aussi déglingos qu'elle. Dora est le produit de sa génération ("je textote donc je suis") et si elle a l'impression de vivre dans un film de Fellini, elle en est l'oeil, comme la victime. "Le truc le plus moi à propos de moi, c'est mon matos technologique."

"C'est la réalité dominante de nos vies. L'image animée. On est nés avec. C'est le lexique de notre génération. Vous êtes déjà à la traîne."

Assez rapidement, le roman quitte la simple compilation de sauvageries ados (ce qui, même drôle, aurait pu finir par être lassant) pour prendre une autre tournure : Ida/Dora surprend (avec son matos) une conversation entre Sigmund et un type qui lui annonce que, pour une émission télé de ses "cas" (dont Dora), ils ont choisi un psy plus télégénique. Je vous laisse la surprise qui vous fera bien marrer*****. A partir de ce moment, Ida/Dora décide de passer à l'attaque et le roman prend un rythme de fou. 

La langue survoltée de Dora accompagne parfaitement cette course poursuite explosive. Elle règle ses comptes, Dora. Les adultes en prennent pour leur grade et et leur décadence :

" 'Il va falloir te montrer un peu plus adulte', dit l'extraterrestre. [son père sous l'emprise de la Vixen - sa maîtresse]

Adulte. Je me marre. Comme vous deux? "

Le roman est terrible dans son jugement des adultes et poignant dans le portrait d'une jeunesse à la dérive. Aux incrédules, Lidia Yuknavitch répond :

"Regardez donc le monde que vous avez fabriqué pour vos enfants. Pas étonnant qu'on vous prenne vos drogues. C'est le minimum."

Un roman dérangeant, drôle, mais aussi touchant (l'amour est tapi dans l'ombre, toujours), partuclièrement réussi. Une voix à découvrir absolument.

Pour le plaisir, et aussi pour vous montrer à quel point Lidia Yuknavitch a un sens aigu de la description :

"L'endroit tout entier sent comme si quelqu'un avait chié du désodorisant."

 

Signé Stéphane

____________________

* ICI. Parce que Dora en tee shirt des Pixies, ça doit être sacrément cool. Et pour le titre, évidemment (bien que Dora sache très bien où se trouve son esprit : 

dans ses sous-vêtements portés deux jours). Et pour le clin d'oeil à Fight Club (dont le morceau servit de BO - certains découvrirent le morceau comme ça... mieux vaut tard que jamais) le film tiré de Palahniuk. La boucle est bouclée. Ou alors, Smells like teen spirit. Mais j'ai toujours préféré les Pxies à Nirvana. A l'époque comme aujourd'hui. 

** Evidemment, c'est un mensonge. Ma table de nuit est bien trop petite. J'ai fait une étagère en tête de lit. Pas con l'asticot.

*** C'est l'une des nombreuses correspondances avec le cas original/originel.

**** Dans Lolita. On connait la considération de Nabokov pour celui qu'il appelait le "charlatan de Vienne", souvenez-vous, ICI.

***** Nabokov vous donnerait un indice cryptique du genre someone younger (prononcez junger).

Bonus, une interview de Lidia Yuknavitch, ICI.

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