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SERENDIPITY

De l'Allemagne l'autre* : sur Sigmaringen de Pierre Assouline - une lecture de Stéphane

2 Mars 2014, 09:00am

Publié par Seren Dipity

Episode surréaliste de la Seconde Guerre Mondiale, l'occupation française du château de Sigmaringen offre à Assouline un terrain au potentiel romanesque irrésistible.

Ca débute comme ça :

"Un jour, nous avons recommencé à prendre des trains qui partent. La fidélité aux horaires n'est-elle pas un signe tangible de la renaissance d'un pays?"

Pour nous faire pénétrer dans le château et ses plus de trois cent pièces, qui mieux que le majordome? Il se nomme Stein ("Les Hohenzollern m'appellent Julius, les français Stein, les domestiques M.Stein.") et nous servira de guide et de hérault, à défaut d'être héroïque.

Le personnage semble tout droit sorti des Vestiges du jour de James Ivory (qu'Assouline cite dans les remerciements d'usage) Malgré toute la retenue dont il fait preuve dans sa profession (à la déontologie aussi souple qu'un carcan), il se présente comme "un allemand en litige avec son époque".

Dans un prologue efficace, Pierre Assouline résume la situation : "Sigmaringen est à maints égards une anomalie : non seulement la ville et sa région sont demeurées une enclave prussienne au sein du Pays de Bade mais, au coeur de la cité, son château a lui-même vécu sous l'étrange statut d'extraterritorialité d'une enclave française." Et, un peu plus lion, sur la même page : "Sigmaringent a toujours su rester à l'abri des conflits, comme si l'ombre protectrice du château épargnait à la ville les malheurs du temps. Elle nous a donnée l'illusion que nous échappions à la tyrannie puis à la guerre. Eût-il voulu nous faire payer notre impunité que le Führer ne s'y serait pas pris autrement. Il a fallu que des Français s'y installent pour que ce petit coin d'Allemagne guère porté au nazisme le soit un peu plus."

Quelques annonces de péripéties plus loin, le lecteur est entré dans le château et dans le roman. Efficace, quoi.

"En cage" donc, comme les Français - ainsi évoque-t-on l'opération. Et le curieux château de Sigmaringen est idéal : "Un tel chaos architectural encourageait la séparation des pouvoirs."

La séparation des pouvoirs, ah! Le gouvernement de Vichy y apparait dans toute sa splendeur, avec ses deux camps distincts et leurs petites guerres fraticides qui ressemblent ici à des embrouilles de voisinage autour d'un ascenseur ou d'un couloir... Ils s'accrochent aux vestiges du pouvoir passé.

"Dès lors, le château fut confronté à ce qui lui avait été jusqu'à présent épargné : la guerre. Non pas la sale guerre du dehors, le déluge d'acier, de boue et de sang, mais une guerre poisseuse, sournoise, insistante. Une guerre de positions et de tranchées invisibles. La guerre intérieure que des Français du même bord se livraient dans une sordide lutte de pouvoir et d'influence alors que, dans leur pays, tout paraissait joué, au dire des domestiques qui en revenaient. Quelque chose comme une guerre civile entre partisans d'un même monde."

En châtelain des lettres, Assouline peint un tableau particulièrement vivant de Sigmaringen. A la précision historique s'ajoute ce majordome et sa rectitude, et cette vision détachée mais de l'intérieur de la fin d'un monde.

Efficace.

Signé Stéphane

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* Référence croisée aux livres de Mme de Stael, que Pierre Assouline évoque volontiers, et de Céline, présent dans le roman.

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